Leslie Buswell (septembre 1915)


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Page de La Grande Guerre en Lorraine de Michel Jacquot, dernière m à j : jeudi, 03. juin 2004

Les ambulanciers américains au Bois le Prêtre


Suite de la correspondance de Leslie Buswell

4 septembre 1915

Une chose très triste est arrivée l'autre jour à un ami à moi, un poilu qui m'avait aidé à obtenir des spécimens d’obus allemands en bon état et vides (ceux qui arrivaient ; mais non éclatés).
Ce camarade était expert pour les démonter, tâche très dangereuse, et quand il les avait entièrement vidés, il me les apportait. J'ai eu souvent de longs entretiens avec lui, et il aimait particulièrement le tabac américain (que les poilus appelaient tabac anglais). Il avait l'habitude de me parler souvent de sa petite amie, combien ils étaient heureux ensemble avant la guerre et qu’ils comptaient se marier dès la paix revenue. Récemment je le trouvais déprimé, et un jour j'en compris la raison.
J'étais dans sa petite cagna, appuyé à un tronc, à parler de l'Amérique, et lui de la France, quand le facteur est venu à la porte. Il a regardé mon ami qui s’était mis debout et, secouant sa tête, dit, « Encore rien pour toi aujourd’hui » et partit en me murmurant un vague salut pour continuer sa tournée avec ses précieuses lettres. Mon ami est devenu tout pâle et m’avoua qu'il n'avait reçu aucune lettre depuis six semaines. Cinquante-deux jours, c’est terriblement long ici, vous savez !
Quelques jours après, je l'ai revu et ai demandé s'il avait reçu des nouvelles de sa bien-aimée. Il me répondit brièvement que non, mais plus tard, devant un verre de bière, il me confessa que son père lui avait écrit pour dire qu'elle s'était mal conduite. Le pauvre camarade fut assommé par cette nouvelle. Après avoir vainement tenté de lui remonter le moral, je m’en allai dîner.
Le matin suivant, de service à Montauville, je ne le vis pas, mais le surlendemain, j'étais au bureau quand un appel urgent nous arriva. Ma voiture étant justement prête à partir je fis le voyage.
« Où est-ce ? » demandai-je, « Là-bas, où cet homme fait signe ». C'était l’abri de mon ami...
La fin de l'histoire ? Un homme brisé, qui avait oeuvré vaillamment pendant douze mois dans des conditions atroces pour défendre son pays, venait de se suicider. Nous l'avons installé dans une civière alors qu’il était au plus mal, et le médecin nous invitant à faire au plus vite, nous, la « n°10 » et moi, l’avons amené à B -----
[Belleville ?]. Les infirmiers, en le sortant de la voiture et en lisant la petite fiche rose attachée à chaque soldat blessé, complétée par le docteur qui l'a soigné au poste de secours de première ligne, échangèrent un regard désolé. J'ai su que ce regard signifiait non seulement que sa vie ne tenait qu’à un fil, mais que s’il en réchappait, il écoperait de 6 ans de prison pour sa tentative de suicide, ce qui signifiait, en ce temps de guerre, 6 ans de bagne dans les tranchées de premières lignes ! Je l'accompagnai en salle d’opération où, il ouvrit les yeux et remua les lèvres en me reconnaissant, mais je ne compris pas ses paroles.

L'autre nuit, nous avons appel pour le Clos Bois où un pauvre camarade qui avait tardé à lancer une grenade a été très gravement blessé. « Il a une chance si vous allez à l'hôpital rapidement » me dit le docteur. Combien de fois me suis-je senti transporté de joie à cette injonction, et littéralement je volai à l'hôpital de Belleville. Mais dans ce cas précis, j'ai eu un horrible sentiment de désespoir. Il faisait nuit et cela était totalement impossible d’aller à Belleville en une heure et un quart. Le pauvre camarade serait mort avant que j’y arrive ! To-day, I took all the carbon out of the car and put in a new commutator. Un jour calme et tranquille, je me sentis nostalgique. L'offensive allemande que je craignais hier n’a pas eu lieu. Les Français étaient au courant et prirent les devants en ouvrant le feu 5 minutes avant avec leurs « 75 », frappant les premières lignes allemandes, les démoralisant complètement en perturbant leurs plans. Nous avons eu seulement une dizaine de blessés mais qui peut dire combien il y en aurait eu ?

6 septembre 1915

J'ai oublié de mentionner un événement très important dans l'histoire de la section. Après l'attaque de Blénod, Walter et moi sommes allés voir les dégâts. Les ravages étaient importants. Nous parlions à quelques hommes qui se trouvaient dans une cagna lorsqu’un obus avait éclaté, aucun n'avait été blessé. Un soldat nous a rejoint et, en bon anglais, nous a demandé si nous voudrions voir quelques journaux anglais. Nous étions bien entendu désireux d’avoir des nouvelles récentes, aussi nous lui fîmes par de notre intérêt et lui demandâmes s’il voulait bien aller les chercher. Nous l'avons suivi à son logement, mais il en ressorti avec un gros paquet de vieux papiers et commença à discuter avec nous. Il nous parla de Londres, et nous découvrîmes bientôt découvert qu'il avait chef cuisinier auprès de quelques amis avant de devenir celui de Lord Fisher. Je pense vous avoir déjà dit que notre cuistot était entrepreneur avant la guerre, and his cooking was such that we wonder he did not achieve a lot of patrons in our Section. En revenant au bureau nous avons décidé de demander au gouverneur de Pont-à-Mousson de nous permettre d'avoir Cosson, c’était là son nom, comme cuistot, et naturellement notre demande a été immédiatement acceptée. Maintenant nous mangeons si bien que l’on a l’impression d’avoir de la nourriture de luxe, le « singe » (qu'ils appellent aussi « viande bison américaine » et que nous devons manger chaque autre repas) est devenu délicieux, même cuisiné au curry comme la nuit passée !

8 septembre 1915

J'espère que je ne vais pas manquer le courrier du jour car nos lettres sont conservées un certain temps avant d'être expédiées. Dans ce cas vous devriez les avoir vers le 27 septembre ou peut-être un peu avant que vous obteniez ceci. D’ici là, peut-être aurai-je une permission pour rentrer à la maison; cependant, je doute de plus en plus être en mesure d’en bénéficier ! Désormais, la seule raison de contentement pour qui se soucie de la France ou de l'Angleterre, est de rester jusqu'à ce que leur cause juste soit victorieuse ou (comme dans beaucoup de cas, hélas !) jusqu'à l'appel à la paix éternelle. Ici, chaque soldat redoute l'hiver et nourrit secrètement le souhait presque désespéré qu'il n'y aura aucune campagne d'hiver. Cependant, jour après jour, avec toutes ces attaques visant la victoire, les Français, avec leur cran merveilleux et toute leur détermination, se résigneront à l'inévitable. L'autre jour un « poilu », qui se tenait comme d'habitude avec huit ou neuf autres autour de ma voiture à X -----, a exprimé soudainement cette pensée réconfortante : « C’est peut être dur pour nous Français de ce côté de l'Europe, mais les Boches vont en baver en Russie ! » ; et à cette idée, tous se sentirent encouragés.

Hier, j'ai eu un appel urgent pour aller chercher trois blessés graves. L'un d'entre eux souffrait terriblement d'une blessure dans le dos, et le plus léger cahot de la voiture lui causerait le faisait hurler à l’agonie. Le docteur, se dirigeant vers l'un des autres deux, me dit : « Vous devez l’amener en salle d’opération aussi rapidement que vous pouvez » ; « Mais » ai-je répondu, » Je n'ose pas aller vite, sa blessure est tellement affreuse ! ». Le docteur haussa les épaules, mais le blessé avait entendu. « Allez aussi vite que vous pourrez mon ami, cela ne me tuera pas ! ». La route était très mauvaise. Le pauvre camarade ne pourrait pas s’empêcher de pousser des cris de temps en temps. Bien avant d’arriver à Belleville, les cris avaient cessé, la douleur lui avait fait perdre connaissance. Cet homme gravement blessé était mort. « C'est la guerre, » me dit le docteur à qui j'ai raconté toute l'histoire, en se lavant les mains pour l'opération.

Je viens d'apprendre une anecdote amusante. Un allemand, fait récemment prisonnier, était assis au poste téléphonique de Montauville, attendant d’être transporté. Il avait gravé sur ses boutons d'uniforme une croix de fer. Les Français lui demandaient comment il l'avait gagnée. Il expliqua que c'était le droit de sa section. Les Français commencèrent à le taquiner. Il comprenait et parlait le français, et lorsqu’une remarque facétieuse particulièrement peu élogieuse fut faite sur le Kaiser, le prisonnier leur coupa la parole et, regardant nerveusement autour de lui, chuchota timidement « Oh ! si le Kaiser vous entend parler de cette façon --- mein Gott ! »

L'autre jour je me suis payé une visite à l'hôpital à L ----- et j’ai trouvé tous les blessés (seuls les cas très sérieux restent ici) tout à fait heureux et enjoués. Les hommes qui avaient été évacués dans ma voiture, jamais défaillante, m’ont appelés pour me remercier. Un jeune camarade du même âge que moi, était amputé de la jambe gauche. Je me suis assis sur son lit et ai causé avec lui. Il m'a parlé de son épouse, un an et demi de mariage, et de son enfant qu'il n'avait pas encore vu. Il en parlait avec tant de passion que, d’une manière ou d’une autre, la pitié m’étreignit pendant un moment et mon regard erra au dehors à travers la fenêtre. Il s’en rendit compte et sa main serra la mienne. « Oh, elle comprendra, camarade, » dit-il en souriant ; « Elle m'aimera tout autant, c’est une Française ».

Comment ne pas aider la France et les Français, ils accordent tant de valeur à la compréhension et à la gratitude. Les voici, en plein supplice, sachant rester gais, et, après avoir mis de côté tout égoïsme, sont si simples et directs dans leurs relations humaines. Le fait est, que chaque côté, cette attitude quotidienne est une évidence, malgré leur lutte amère et coûteuse, c’est la preuve de la finesse de leur civilisation.

14 septembre 1915

Aujourd'hui notre section, et son chef, ont été décorés. La cérémonie a eu lieu dans le jardin et la « Croix de Guerre » a été épinglée sur le veston de Salisbury. La double accolade, prodiguée avec dignité, et les quelques mots de félicitation prononcés par le médecin divisionnaire ont donné à cet événement son caractère solennel. Nous pouvons désormais accrocher au-dessus de notre cheminée les insignes convoités.

 

 

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