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Suite de la
correspondance de Leslie Buswell
Lundi
2 août 1915
Salisbury,
qui est revenu, a soutenu notre petit groupe, et s'est opposé à
l'évacuation de Pont-à-Mousson. Il nous a trouvés une maison très belle
et très convenable (un puriste deviendrait fou devant elle, de style
Allemand, et du plus mauvais d'ailleurs). On nous dit qu'aucun obus
n'était tombé dans les environs pendant neuf mois, aussi avons nous
emménagés avec confiance. Le téléphone avait été rétabli, et après
avoir changé un peu les meubles de place, modifié quelques détails et,
je l’admets, avoir apporté quelques fleurs du jardin, nous nous sommes
trouvés magnifiquement installés.
[
Pont-à-Mousson
connut un sévère bombardement le 22 juillet 1915 et il semble que
c'était bien la SSU2 qui était visée. A ce moment là, Salisbury était
parti et Glover, son
intérimaire, décida de transférer la section à Dieulouard. Buswell et qq.
autres dont Schroeder, firent de la résistance et restèrent à Pont.
Quand Salisbury rentra il leur donna raison mais, par sécurité je pense,
les fit déménager dans une maison cossue qui n'avait pas encore souffert
des bombardements. Cette maison existe encore de nos jours et la CPAM
l'occupe avenue Patton. Si, comme nous le pensons, la villa des Glycines est de
facture allemande, cela expliquerait la parenthèse de Buswell :
an aesthete would go mad in it --- German, and bad German at that
NDLA]. (voir aussi
Henry Sheehan. A Volunteer Poilu)
Hier, le 1er août,
les Français ont
violemment bombardé une ville où un régiment allemand était « en
repos ». Quand je pris mon service à Montauville, hier
matin à 7h30, je me suis dis qu’il fallait s’attendre à des bombardement
de représailles sévères un peu partout. Vers 10h00, je fus appelé à
l’auberge St Pierre pour deux blessés sérieux. Quand j’y parvins, le
médecin-chef me dit que si je pouvais les amener rapidement à l'hôpital
ils avaient une chance de survie. Ainsi la « numéro 10 », klaxon
hurlant, menant un train d’enfer dévala la colline.
A Montauville, je ne vis personne, mais alors que je passais
devant un poste de secours, un docteur se précipita dehors et me dit de
prendre deux blessés de plus si j'avais la place. La voiture fut chargée
si vite qu’il n'était pas nécessaire de se demander si Montauville
venait d'être bombardé. Mon ambulance pleine, je repartis avec mes 4 blessés
graves. Je décidai de prendre une route différente, plus rapide, mais
réputée plus dangereuse, bien m'en pris, deux gros obus sont tombés sur
la route habituelle. J’ai commencé à me dire que la chance était avec
nous. 
Lorsque j’entrai à Pont-à-Mousson, je ne vis personne, mauvais signe,
aussi je me dirigeai sur Dieulouard où l’on me prendrait mes blessés.
Sur la route nous vîmes un énorme obus éclater à deux cents mètres. Si mon ambulance avait été vide, ou avec seulement des blessés
légers, j’aurais attendu, naturellement, mais dans les circonstances
présentes, mon devoir était de continuer aussi rapidement que je
pouvais.
Je vis alors devant moi trois grands camions automobiles, et une pensée
me frappa : « Ils
contiennent des munitions. » J'étais à dix mètres quand « bang ! », le
souffle me décolla de mon siège, un obus venait de tomber sur l'un des
camions. Etonné d'être épargné, j’accélérai, émergeant de la fumée et de
l’obscurité, sains et saufs mais secoués.
Arrivé à Dieulouard je déposai mes blessés, comme je repartais, on me
fit arrêter car la route était devenue impraticable, une trentaine de
« 210 » y avaient explosé et les arbres tombés en travers interdisaient
tout passage. J'ai oublié de mentionner la plus
horrible partie de cette histoire. Quand je suis arrivé à Dieulouard, je vis
que tout le monde se dirigeait vers ma voiture. J'ai supposé que c’était
parce qu’elle était couverte de débris. Mais arrivé à l'hôpital, je vis
plusieurs personnes se tourner vers moi avec des expressions curieuses.
Je suis alors descendu pour découvrir ce qui les préoccupait. Un des
pauvres camarades avait été projeté hors de la civière et tous ses
bandages avaient glissé, une traînée rouge coulait de la voiture et
faisait une flaque sur la
terre.
Je fus de retour à notre bureau vers 12h00 où je déjeunai rapidement en
pensant remonter à Montauville pour 12h30 tandis que les obus
continuaient à tomber à intervalles assez réguliers. Soudainement mes
collègues les plus proches de la fenêtre se jetèrent sur le plancher
(action familière pour nous, constamment sous le feu des obus), et le
temps de le dire nous fîmes la même chose en entendant un éclat voler
au-dessus de la maison.

Riant, nous nous sommes relevés, nous étions environ à huit cents
mètres de l’endroit où les obus tombaient. Je suis sorti pour voir où
l’éclat était tombé. Il était là, sur la route, brûlant, pesant environ
ses trois livres et demi, bien que projeté de huit cent mètres. Je l'ai
gardé comme presse-papiers, comme un souvenir "amusant" de ce petit
incident. Rien d’intéressant ne s'est produit pendant l'après-midi, sauf
que j'ai cassé mon frein à pied et que demain je devrai le réparer.
Après dîner, étant en congé, je suis allé au lit vers huit heures. Schroeder est parti hier pour aller voir son frère qui est blessé, il
reviendra dans une semaine environ. En attendant, je suis seul et je
n'aime pas cela.
A une heure et demie du matin je me suis réveillé, quelque chose était
bizarre. Bang ! Bang ! Bang ! Bang ! Pont-à-Mousson était à nouveau
bombardé, et plus sérieusement cette fois, quinze obus en trois minutes, j'ai compté, et
les tirs ont continué pendant plusieurs heures avec quelques
accalmies.
Je m’habillai, et me préparai à descendre à la cave si les obus
s’approchaient trop près de ma maison, quand, vers six heures
quinze le bombardement s’arrêta. Je quittai la maison pour découvrir
plusieurs débuts d’incendies en ville, ils avaient bombardé avec des
obus incendiaires aussi bien qu’explosifs. En revenant à notre nouveau
quartier général, imaginez
ma surprise de trouver un énorme trou d’obus, à deux mètres de la
maison, dans la cour elle-même. La maison n’avait jamais été bombardée
pendant neuf mois. De ça, tous les camarades étaient sûrs, et si notre
déjeuner avait été si facétieux, c’est parce que nous ne voulions voir
que ce côté positif.
Juste quelques lignes, une de nos sections repart en Amérique et prendra
ces lettres avec elle. Vous devriez les recevoir vers le 18 avec de la
chance. J'espère que la conférence a été un succès financier sans
compter la réussite personnelle ! Si tout le monde en Amérique savait ce
que signifie notre travail pour les soldats d’ici, l'argent ne serait
pas long à affluer. Personne ne peut réaliser ce que notre petit groupe
fait pour les mutilés, les blessés.
Si le doute subsiste, je souhaite qu’il ou elle puisse voir les mercis
reconnaissants dans les yeux d’un soldat blessé tandis que, grâce à nos
ambulances, il peut disposer d’un lit assez confortable et de médecins
prêts à le servir.
Qu’ils puissent voir le pauvre soldat, à peine
capable de se déplacer, insister
pour prendre votre main, et vous chuchoter « Merci, mon camarade ».
Qu’ils parlent aux soldats nouvellement venus aux tranchées et leur
disent en souriant « Bonjour camarade » en faisant signe de la main.
Qu’ils écoutent ce que disent les officiers . Mais s’ils doutent encore
que faire de plus ?
Je ne prétends pas faire plus que les autres, mais je dis que cette
section de vingt-cinq hommes a fait plus pour la fraternité entre
l'Amérique et les troupes françaises que n'importe quelle action
entreprise par les Etats-Unis pour les aider dans cette guerre, et je
suis sûr que cela est vrai pour nos sections sur les fronts Nord et Sud.
Chacun devrait réaliser ceci, et j'espère que quiconque de mes amis à
qui vous lirez cette lettre soutiendra notre action philanthropique
auprès de ses détracteurs ou des sceptiques. L'hôpital lui-même ne
pourra pas nous soutenir indéfiniment car il est à court de fonds et
c’est une grande entreprise que de continuer à faire fonctionner les
hôpitaux de Neuilly et de Juilly.
« Doc » me dit que l'association doit obtenir deux millions de francs
pour maintenir les choses jusqu'au printemps prochain. Seulement une
petite partie de cet argent est nécessaire pour maintenir notre action
sur le terrain. Votre effort sert une grande cause.

Je dois vous dire ce qui arrivait aux blessés avant que nos petites
voitures viennent ici. Nous avons transporté 1 800 blessés la semaine
dernière et plus de 7 500 en juillet. Ils sont tombés dans les tranchées
du Bois-le-Prêtre et d’ailleurs, attendant une heure lors qu’ils avaient
de la chance, parfois cinq ou six heures voire jamais !
Les brancardiers (principalement des artistes avant la guerre !)
effectuent ce travail, un travail terrible et très, très dangereux.
Comme les blessés sont souvent entre les tranchées allemandes et
françaises, ils doivent ramper la nuit et les traîner pour les ramener.
Ces blessés sont ensuite transportés sur des brancards au pied de la
butte couverte de tranchées, un trajet d’au moins
trente minutes pour rallier le « refuge des blessés » (toujours dans le
bois), où un pansement sommaire est placé pour endiguer les saignements.
Alors l'homme est bousculé, ballotté, jusqu'à ce qu'il arrive à un des
postes de secours où nos petites voitures légères peuvent le prendre
encharge. Ces postes sont à l’auberge St Pierre, au Clos-Bois et à
Montauville. Avant, les blessés devaient attendre dans le petit abri, ou
dehors s’il n’y avait plus de place, jusqu'à ce qu'une charrette à
cheval vienne les chercher. Parfois l’attente durait des heures avant
que leur tour ne vienne, et même les cas les plus urgents devaient
patienter et n'arrivaient pas à l'hôpital avant longtemps. Des centaines
de soldats sont morts ainsi. Maintenant, avec nos petites voitures, un
cas urgent est à l'hôpital prêt à être opéré en vingt minutes tout au
plus, et généralement dans les dix ou quinze, de jour comme de nuit, et
c'est pourquoi les soldats d’ici sont si reconnaissants. J'ai vu que des
voitures aller jusqu'à l'Auberge st Pierre chercher un cas urgent alors
que la route était bombardée, les soldats qui voient nos voitures
klaxonner là-haut s’émerveillent et disent : « Volontaires ? ». On
m’appelle aussi je dois m’arrêter là, j’espère pouvoir revenir
rapidement mais le copain qui doit prendre cette lettre sera sans doute
déjà parti !
1h et demie plus tard :
J'ai encore quelques minutes alors je continue. Comme vous le savez, je
ne relis presque jamais ce que j'écris, mais j'ai parcouru cette lettre,
et bien que chaque mot sois pesé et non exagéré, je ne veux pas que vous
imaginiez que la Croix Rouge Française est inefficace, mais elle n’a pas
les mêmes moyens automobiles et surtout elle manque de conducteurs,
c'est pourquoi notre section est si utile ici. Toute l'horreur de la
guerre se déploie autour de nous jour après jour, et parfois quand je
suis dans mon lit ou que j’essaye de dormir quelques heures sur une
civière (je suis souvent de service de nuit et je ne peux donc pas me
déshabiller), les horreurs, le sang, les bras cassés, les troncs
mutilés, et les visages arrachés,
me hantent, et je me dis que je ne pourrai pas tenir un jour de plus.
Mais tout est bientôt oublié quand un appel survient, quand vous voyez
ces soldats bandés vous attendre pour aller l’hôpital. J'en aime presque
ma vieille voiture qui était à la bataille du Marne, et je me surprends,
souvent, à lui parler lorsque je cherche mon chemin dans l'obscurité
entre les canons et les renforts. Si on ne devient pas rapidement un
chauffeur expert, on n'aurait plus aucune voiture à conduire, car il
n’est guère possible de voir à plus de 5 mètres, et c'est la nuit que
les routes sont pleines de chariots et de soldats
Dimanche 15
août 1915
Hier fut un jour de fête pour moi,
j'étais si heureux que j'ai crains que quelque chose ne m’arrive pour
gâcher cette joie. Le courrier d’Amérique est arrivé ! Douze lettres, de
S de H etc. et de mon oncle et de ma mère. Je me demande si vous, qui
vivez en paix, pouvez réaliser ce que les lettres que vous nous écrivez
nous apportent comme joie et comme encouragement. Je les ai reçues vers
4h00, allant prendre mon service à X---- je les ai prises avec moi pour
les lire. Je me suis assis, dans ma voiture, sous un soleil radieux,
dans ce village bleu de soldats, et j’ai commencé par contempler
l'écriture et les dates sur les enveloppes. Une batterie de 75 s’est
mise à tirer sur ma gauche, j’entendais les obus siffler au-dessus de
moi et quelques secondes après le boom de l'explosion sur ma droite.
Même les obus semblaient chanter de plaisir et d'excitation. Je fus
alors ramené à la réalités par la voix d'un jeune soldat français
d’environ de vingt et un an qui se tenu près de moi :
- Vous venez de recevoir du courrier ?
- Oui, je ne l’ai même pas encore ouvert.
- Tout cela ! Etes-vous marié ?
- Non mon ami,
- C’est sûrement c'est votre mère qui vous écrit si souvent.
- Une seule est d'elle, ai-je répondu Alors un silence étrange est
tombé, je n’avais pas envie de parler. En lui jetant un coup d'oeil, je
me m'aperçu qu'il regardait toujours cette lettre que je tenais à la
main. Après quelques instants, farfouillant dans son uniforme, il retira
tout un paquet de lettres maculées de terre « Celles-ci étaient de ma
mère, mais je ne peux plus les voir, elle est morte le mois dernier. »
Peut-être que cet incident me fait apprécier beaucoup plus encore ces
messages de la maison. Lorsque, couché dans mon lit la nuit passée avec
ma bougie pour les relire tous, le tour de la lettre de ma mère vint,
j'ai fait le lien avec ce garçon et je me suis rendu compte combien il
avait perdu et combien il doit apprécier ces souvenirs qu’il a dans sa
poche. Ces lettres étaient probablement aussi pleines d’inquiétude,
d'encouragement et de confiance en lui qui faisait son devoir d’enfant
de la France. Alors mon imagination
s’égara dans une autre direction : Mes lettres du front, pleines
d’assurance, vous demandant de ne pas vous inquiéter, et bientôt,
peut-être, la promesse d’une citation vantant ma bravoure, la fierté et
la joie des êtres aimés restés à la maison, et enfin, la peur de la
missive tant redoutée annonçant que j’étais « Mort au Champ d'Honneur. »
Vivons-nous réellement au vingtième siècle, sommes-nous si civilisés
après 1900 ans de Christianisme ?
Avant-hier, après de nombreux voyages de blessés, j'ai eu un appel
urgent pour l’Auberge St Pierre. Les Allemands bombardaient, comme
d'habitude, et c’était désagréable. Un obus était tombé près d’une
« roulante » tuant et blessant sérieusement plusieurs soldats. Il y en
avait un avec un trou dans le dos si grand qu’on pouvait passer son
point à travers. « Il
a une chance si vous pouvez l’amener sur une table d’opération
rapidement ». Je dis qu’il y avait le meilleur chirurgien à dix-huit
kilomètres ; alors ma cher vielle « numéro 10 » et moi nous sommes
précipités pour lui sauver la vie. « Toot ! toot ! toot ! », les
soldats, se rendant compte que j'avais la vie d'un homme entre mes
mains, dégageaient la route devant
moi.
Village après village, sans relâcher l’accélérateur, nous foncions comme
le vent. Cahoté de bosse en bosse, j’essayai de le ménager, il était
sans connaissance, et chaque seconde comptait. « J’espère que n’aurai
pas de piqûre » murmurait-il de temps en temps ! Finalement, encore un
virage à gauche, puis un autre, et je poussai un
« ouf »
de soulagement en voyant la tente du chirurgien. En deux secondes, les
brancardiers déchargèrent la voiture, le chirurgien, tout en blanc, se
lavait déjà les mains. Trente minutes s’étaient écoulées entre le moment
où je le pris en charge et son arrivée sur la table d’opération. « Il
vivra » a dit le chirurgien. C'était ma récompense ! C'est pourquoi je
suis heureux ici, pour cette seule raison ; on sauve parfois des vies et
nous ne tuons jamais
intentionnellement.
L'autre jour, je suis allé jusqu'à Mousson, la colline l'autre côté du
pont. Elle est sous le contrôle d’une autre division
de l’armée française, aussi nous devons obtenir une permission spéciale
du colonel, mais notre section est tellement bien
traitée
qu’il n'y a aucune difficulté pour l’obtenir. Nous nous sommes arrêtés
au cimetière et avons essayé une première fois de trouver la tombe de ce
pauvre Mignot. Mais dans ce désordre parsemé de débris, parmi ces
sépultures retournées, ces pierres tombales bouleversées, ces cercueils
éventrés montrant leurs ossements blanchis au soleil, les centaines
de tombes fraîchement creusées, nous ne pouvions pas le trouver. Nous
aurions continué notre recherche, mais un officier nous a dit de ne pas
rester plus longtemps, car nous étions facilement repérable par les
Allemands et ils pouvaient bombarder à tout moment. En grimpant vers le
haut de la colline nous vîmes que la petite montagne était toute grêlée
de trous d’obus, certains manifestement tout frais. Enfin nous avons
atteint le sommet et commençâmes à regarder les environs. Quelques
minutes après avoir posé quelques questions à un soldat, nous nous
sommes trouvés cernés, et on nous demanda plutôt rudement ce que nous
faisions là. Nous avons montré notre laissez-passer portant la signature
du colonel, et nous rîmes quand ils nous dirent qu’avec notre accent
étranger ils nous avaient pris pour des Boche ! Nous avons demandé dans
quelle direction était Metz, c’était par là, juste au-delà de la
colline, à la droite du petit arbre en face de nous, s'étendant comme un
géant dominateur, dominée par sa cathédrale construite par les Français
à la gloire de Dieu dans la doctrine chrétienne, et désormais propriété
des Allemands ! Cette race à qui l’on doit ce fléau.
Ah ! Si je pouvais seulement faire partie du cortège qui marchera
triomphalement sur Metz !
Je dois aussi vous parler d’une autre anecdote. L'autre soir, je
descendais la rue quand un appel me fit m’arrêter. Je vis courir vers
moi un vieil ami, dont j’avais fait la connaissance à Londres, habillé
en bleu horizon. « Que diable fais-tu ici ? » ai-je demandé. Dis-moi par
quel miracle es-tu sur le front ? » me répliqua-t-il. Alors nous nous
arrêtâmes et discutâmes. C’est un artiste français, habitant Londres,
venant de s’engager dans l'armée française, les Anglais n’en voulant
pas. Lui, sachant que j’avais été réformé ne comprenait pas comment
j’étais arrivé ici malgré tout. Il m'a entraîné vers un groupe de ses
amis. Nous avons passé une demi-heure agréable, puis nous nous donnâmes
l’habituelle poignée de main et nous dîmes « au revoir ». Alors que je
partais, il me suivit et me dit: « Je vais au Quart en Réserve ce soir
pour quelques jours ».
Probablement, je ne le reverrai pas sain et sauf. Il ajouta : « Si je
suis blessé ou tué, ma famille le saura. Ce sera difficile pour mon
épouse qui se demandera si j'ai été blessé sérieusement ou pas, elle est
sur le point d'avoir un enfant. À supposer que je sois blessé, merci de
poster cette lettre qui dit que je vais bien, que je suis seulement
légèrement blessé et qu'elle ne doit pas s'inquiéter. » Je n'ajoutai
aucun commentaire, mais je sais que vous réalisez ce que signifie la vie
de tranchée dans l'infanterie surtout dans un de ces enfers comme le
Quart en Réserve. Imaginez ce que l’on ressent sur les lignes bombardées
par les Allemands, même si cela ne dure que cinq ou six minutes, et ça,
cinq ou six jours de suite avec, à peine quelques heures de repos par
vingt-quatre heures ! Ce n’est pas étonnant que parfois ce soient des
fous que l’on doive conduire à l'hôpital.
Jeudi 19
août 1915
La pauvre vieille « n°10 » a été
malade, son moteur ratatouillait et je dus le nettoyer, maintenant elle
file admirablement finement. Il y a un Américain, en poste ici, qui
vient de s’engager dans l'armée française, pauvre garçon, il a seulement
vingt ans. Nous lui avons demandés au dîner :
« - Pourquoi t’es-tu engagé ?
- Et bien, je voulais de l’action.
- Es-tu satisfait ?
- Satisfait ? et bien, j’étais venu ici pour voir de la vie et du
mouvement, tout ce que je vois dans ma tranchée ce ne sont que des vers,
des araignées, des marmites, et des torpilles !
- Tu as donc changé d'avis ?
- Je suis toujours dans le
même état d’esprit, j'ai toujours voulu voir la guerre. Mais ici, ce
n’est pas la guerre que je vois, mais des meurtres et une boucherie
organisée et systématique. »
Il a y eu beaucoup de permission pour les soldats d’ici et ils
maintenant reviennent après leurs huit jours, les huit premiers jours
depuis douze mois, la première fois qu'ils revirent leurs épouses et
leurs mères depuis un an, et dans de nombreux cas ils ont vu pour la
première fois leurs propres enfants nés en leur absence. Un soldat à qui
je demandais si son était heureuse épouse de le voir me répondit : »
Ah ! Si vous aviez entendu son cri quand je suis reparti. « Et quand
vous êtes arrivé ? » lui ai-je demandé, « Elle était heureuse ? » « Ah
! mon Dieu, si vous aviez entendu son cri quand je suis arrivé ! »
Vendredi 20
août 1915
Aujourd'hui a été une journée
infâme. Les Français ont bombardé des dépôts allemands. Un gros incendie
s’est étendu à une grande partie de leurs entrepôts, ils contiennent
beaucoup d’essence, probablement celle dont ils se servent pour arroser
les tranchées au lance-flamme, et dura plus de 12 heures obscurcissant
le ciel entièrement d’une lourde fumée noire.
Naturellement les Allemands ont effectués des représailles ; et chaque
petite ville des alentour a été bombardée. Un obus a éclaté et tués 9
personnes pendant leur dîner.
Le téléphone sonne, deux voitures sont demandées immédiatement à L
-----.
Lundi 23
août 1915
Vers 10h45 ce
matin, un avion allemand est venu survoler la ville à 250 m de haut.
Nous pouvions voir le pilote et l'observateur et les quatre croix
maltaises sur les avions. C’est un des actes les plus courageux que j'ai
vus. Il était trop bas pour que l'artillerie ouvre le feu, et pour les
soldats lui tirèrent
dessus avec leurs fusils. Bien qu'il ait semblé avoir été frappé, le
pilote fit demi tour et repartit en toute sécurité vers les lignes
allemandes. Ce petit incident nous laisse avec un sentiment de malaise,
nous pensions qu'aucun Allemand n'aurait pris un tel risque sauf pour
une mission très importante.
ci-contre, bombe
incendiaire manuelle larguée de l'avion.
Il a eu le loisir d'observer ce
qu'il a voulu, nos voitures sont assez visibles avec leurs croix sur le
dessus de la toile. Il a laissé tomber une bombe incendiaire en passant
au-dessus de nous et nous nous demandions au juste ce qui allait suivre
quand !
Lundi 30
août 1915
Les Allemands, non satisfaits des
représailles effectuées suite à l’incendie de leurs entrepôts de Pagny
par les Français ont remis ça en bombardant certains bâtiments d'une
ville voisine le 22 août. Ils ont tirés plus de 150 obus entre deux et
sept heures. D énormes marmites, des 210 et des 280 eu peut-être encore
plus gros. Les dommages sont considérables, et après un tel bombardement
il est merveilleux que quelque chose soit demeuré encore debout.
Over thirty-three shells-fell in the road!
Il s'est avéré justement, que c’était mon jour des repos et je me
suis demandé si je pouvais aller à Nancy pour la journée. Ainsi, à 7h00
du matin j'avais revêtu mon uniforme d’apparat, pour ainsi dire; sauf
que je n’eus pas le coeur de raser ma nouvelle moustache, j’étais sûr de
me couper le visage ! Quelques-uns d’entre nous sommes allés à Nancy et
nous y avons passé une journée agréable à admirer cette ville
merveilleuse. Salisbury, comme vous le savez, a été décoré de la Croix
De guerre, et nous étions très fiers de parader dans les rues avec lui
et son beau ruban. Alors que les deux hommes qui m’accompagnaient
décidèrent d’aller chez le coiffeur, je restai dehors à les attendre
dans la voiture, je n’étais pas d’humeur.
Je regardais quatre Marocains descendre la rue, et les voyant passer, je
pensai combien ils étaient pittoresques avec leurs fez rouges et leur
uniforme bleu. Tout à coup, à ma grande stupéfaction, ils se sont
arrêtés à hauteur de ma voiture et m’ont salué de manière si
ostentatoire qu’il ne fallu pas plus de trente secondes pour qu’une
grande foule de Nancéiens se rassemblent. Le seul fait d'être en ville
pour la première fois en douze semaines était déjà pour moi très
étrange, mais me trouver moi-même entouré d’une grande quantité de
civils et être le centre d'attraction était, pour le moins, des plus
embarrassant. C'était un jour chaud, et j'ai senti la transpiration
ruisseler au bas de mon dos et je regardai à droite et à gauche pour me
sauver. Mais mon épreuve n’était encore pas terminée ! Horreur ! Chacun
des quatre soldats pris solennellement ma main, la serra et l'embrassa.
Je n'ai pas su quoi faire, impatient de ne pas les offenser, ni
d'ajouter à l'amusement des civils. Je les ai remercié au nom de
l'Amérique, pour l'honneur qu'ils lui faisaient et ils recommencèrent.
Soudain, quelle joie ! Qui était celui là ? Un voix d’Irlandais me
dit : « Sûr, jeune homme, dans quelle guêpier te trouves-tu mon ami ! ».
Et un vieux camarade a émergé de la multitude dans l'espoir d'une
bagarre. Cependant, il joignit calmement ses forces avec les miennes et
nous quittâmes la foule avec autant dignité que possible dans ces
circonstances.
Il me raconta toutes sortes de choses sur la guerre, et beaucoup, sinon
plus, sur l'Irlande, car nous nous sommes assis à la table d’une taverne
dans cette rue. Ainsi finit une rencontre malencontreuse. Nous avons
quitté Nancy vers 17h30 (j'avais acheté des gâteaux et quelques babioles
de luxe pour les boys), et quand nous sommes arrivés aux environs de R
----- vers 18h30, nous avons vu avec stupeur les effets du bombardement
sur les bâtiments et la route. Incertains sur nos chances de passer,
nous nous sommes
rapprochés lorsque, hésitant toujours, un obus a éclaté 100 m plus loin.
Alors nous nous décidâmes, n'étant pas en service nous n'avions aucune
raison d'aller à Pont-à-Mousson et nous fîmes demi-tour pour allés dîner
à Toul. Après un bon repas, nous rentrâmes à la maison et arrivant à ma
chambre vers 23h30 je fus soulagé d’apprendre que personne n'avait été
blessé. Cependant, plusieurs gros éclats étaient tombés dans notre
jardin et deux de nos voitures l’ont échappé belle.
Chose étrange, je ressentais du
mécontentement au sujet ce cette nervosité ressentie à Nancy. C’était la
première fois depuis 12 semaines que je retournais dans une ville
civilisée, où tout continuait comme d'habitude. Tout semblait si
artificiel, si futile et sans but. En rentrant à la maison klaxon
bloqué, j'ai tourné autour et je lançai un : « Oh, seigneur ! comme je
suis heureux de revenir à notre paisible cottage » plutôt irlandais mais
tout à fait sincère. L'autre jour j'ai eu deux heures de repos et
McConnell et moi avons fait une promenade le long de la Moselle. Nous
avons vu plusieurs soldats se baigner et avons décidé que ce serait une
bonne idée que de faire de même. C'était un jour éclatant de chaleur et
fîmes ainsi, sans aucune serviette mais quelle importance. J'admets mon
coté « anglais » d'insister à ce point pour m’éloigner le long de la
berge jusqu'à ce que nous trouvions un coin désert pour nous baigner
seuls. Enfin nous avons trouvé un endroit silencieux et commencé à nous
déshabiller. Mais nous avions été repérés ! « c’est des Américains ! ».
Avant, avant que nous puissions réaliser, plusieurs soldats arrivèrent à
la hâte pour nager en Moselle avec nous, ainsi notre bain est devenu une
vraie fête. Je raconte seulement ce petit incident pour vous à nouveau
combien les soldats nous aiment et veulent toujours parler et se joindre
aux membres de notre petite section.
è
Suite de la correspondance de Leslie Buswell |