Leslie Buswell (août 1915)


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Page de La Grande Guerre en Lorraine de Michel Jacquot, dernière m à j : samedi, 16. avril 2005

Les ambulanciers américains au Bois le Prêtre


Suite de la correspondance de Leslie Buswell

Lundi 2 août 1915

Salisbury, qui est revenu, a soutenu notre petit groupe, et s'est opposé à l'évacuation de Pont-à-Mousson. Il nous a trouvés une maison très belle et très convenable (un puriste deviendrait fou devant elle, de style Allemand, et du plus mauvais d'ailleurs). On nous dit qu'aucun obus n'était tombé dans les environs pendant neuf mois, aussi avons nous emménagés avec confiance. Le téléphone avait été rétabli, et après avoir changé un peu les meubles de place, modifié quelques détails et, je l’admets, avoir apporté quelques fleurs du jardin, nous nous sommes trouvés magnifiquement installés. [ Pont-à-Mousson connut un sévère bombardement le 22 juillet 1915 et il semble que c'était bien la SSU2 qui était visée. A ce moment là, Salisbury était parti et Glover, son intérimaire, décida de transférer la section à Dieulouard. Buswell et qq. autres dont Schroeder, firent de la résistance et restèrent à Pont. Quand Salisbury rentra il leur donna raison mais, par sécurité je pense, les fit déménager dans une maison cossue qui n'avait pas encore souffert des bombardements. Cette maison existe encore de nos jours et la CPAM l'occupe avenue Patton. Si, comme nous le pensons, la villa des Glycines est de facture allemande, cela expliquerait la parenthèse de Buswell : an aesthete would go mad in it --- German, and bad German at that NDLA]. (voir aussi Henry Sheehan. A Volunteer Poilu)

Hier, le 1er août,

les Français ont violemment bombardé une ville où un régiment allemand était « en repos ». Quand je pris mon service à Montauville, hier matin à 7h30, je me suis dis qu’il fallait s’attendre à des bombardement de représailles sévères un peu partout. Vers 10h00, je fus appelé à l’auberge St Pierre pour deux blessés sérieux. Quand j’y parvins, le médecin-chef me dit que si je pouvais les amener rapidement à l'hôpital ils avaient une chance de survie. Ainsi la « numéro 10 », klaxon hurlant, menant un train d’enfer dévala la colline.
A Montauville, je ne vis personne, mais alors que je passais devant un poste de secours, un docteur se précipita dehors et me dit de prendre deux blessés de plus si j'avais la place. La voiture fut chargée si vite qu’il n'était pas nécessaire de se demander si Montauville venait d'être bombardé. Mon ambulance pleine, je repartis avec mes 4 blessés graves. Je décidai de prendre une route différente, plus rapide, mais réputée plus dangereuse, bien m'en pris, deux gros obus sont tombés sur la route habituelle. J’ai commencé à me dire que la chance était avec nous.
Lorsque j’entrai à Pont-à-Mousson, je ne vis personne, mauvais signe, aussi je me dirigeai sur Dieulouard où l’on me prendrait mes blessés. Sur la route nous vîmes un énorme obus éclater à deux cents mètres. Si mon ambulance avait été vide, ou avec seulement des blessés légers, j’aurais attendu, naturellement, mais dans les circonstances présentes, mon devoir était de continuer aussi rapidement que je pouvais.
Je vis alors devant moi trois grands camions automobiles, et une pensée m
e frappa : « Ils contiennent des munitions. » J'étais à dix mètres quand « bang ! », le souffle me décolla de mon siège, un obus venait de tomber sur l'un des camions. Etonné d'être épargné, j’accélérai, émergeant de la fumée et de l’obscurité, sains et saufs mais secoués.
Arrivé à Dieulouard je déposai mes blessés, comme je repartais, on me fit arrêter car la route était devenue impraticable, une trentaine de « 210 » y avaient explosé et les arbres tombés en travers interdisaient tout passage. J'ai oublié de mentionner la plus horrible partie de cette histoire. Quand je suis arrivé à Dieulouard, je vis que tout le monde se dirigeait vers ma voiture. J'ai supposé que c’était parce qu’elle était couverte de débris. Mais arrivé à l'hôpital, je vis plusieurs personnes se tourner vers moi avec des expressions curieuses. Je suis alors descendu pour découvrir ce qui les préoccupait. Un des pauvres camarades avait été projeté hors de la civière et tous ses bandages avaient glissé, une traînée rouge coulait de la voiture et faisait une flaque sur
la terre.
Je fus de retour à notre bureau vers 12h00 où je déjeunai rapidement en pensant remonter à Montauville pour 12h30 tandis que les obus continuaient à tomber à intervalles assez réguliers. Soudainement mes collègues les plus proches de la fenêtre se jetèrent sur le plancher (action familière pour nous, constamment sous le feu des obus), et le temps de le dire nous fîmes la même chose en entendant un éclat voler au-dessus de la maison.
Riant, nous nous sommes relevés, nous étions environ à huit cents mètres de l’endroit où les obus tombaient. Je suis sorti pour voir où l’éclat était tombé. Il était là, sur la route, brûlant, pesant environ ses trois livres et demi, bien que projeté de huit cent mètres. Je l'ai gardé comme presse-papiers, comme un souvenir "amusant" de ce petit incident. Rien d’intéressant ne s'est produit pendant l'après-midi, sauf que j'ai cassé mon frein à pied et que demain je devrai le réparer. Après dîner, étant en congé, je suis allé au lit vers huit heures. Schroeder est parti hier pour aller voir son frère qui est blessé, il reviendra dans une semaine environ. En attendant, je suis seul et je n'aime pas cela.
A une heure et demie du matin je me suis réveillé, quelque chose était bizarre. Bang ! Bang ! Bang ! Bang ! Pont-à-Mousson était à nouveau bombardé, et plus sérieusement cette fois, quinze obus en trois minutes, j'ai compté, et les tirs ont continué pendant plusieurs heures avec quelques accalmies.

Je m’habillai, et me préparai à descendre à la cave si les obus s’approchaient trop près de ma maison, quand, vers six heur
es quinze le bombardement s’arrêta. Je quittai la maison pour découvrir  plusieurs débuts d’incendies en ville, ils avaient bombardé avec des obus incendiaires aussi bien qu’explosifs. En revenant à notre nouveau quartier général, imaginez ma surprise de trouver un énorme trou d’obus, à deux mètres de la maison, dans la cour elle-même. La maison n’avait jamais été bombardée pendant neuf mois. De ça, tous les camarades étaient sûrs, et si notre déjeuner avait été si facétieux, c’est parce que nous ne voulions voir que ce côté positif.
Juste quelques lignes, une de nos sections repart en Amérique et prendra ces lettres avec elle. Vous devriez les recevoir vers le 18 avec de la chance. J'espère que la conférence a été un succès financier sans compter la réussite personnelle ! Si tout le monde en Amérique savait ce que signifie notre travail pour les soldats d’ici, l'argent ne serait pas long à affluer. Personne ne peut réaliser ce que notre petit groupe fait pour les mutilés, les blessés.
Si le doute subsiste, je souhaite qu’il ou elle puisse voir les mercis reconnaissants dans les yeux d’un soldat blessé tandis que, grâce à nos ambulances, il peut disposer d’un lit assez confortable et de médecins prêts à le servir.
Qu’ils puissent voir le pauvre soldat, à peine
capable de se déplacer, insister pour prendre votre main, et vous chuchoter « Merci, mon camarade ». Qu’ils parlent aux soldats nouvellement venus aux tranchées et leur disent en souriant « Bonjour camarade » en faisant signe de la main. Qu’ils écoutent ce que disent les officiers . Mais s’ils doutent encore que faire de plus ?
Je ne prétends pas faire plus que les autres, mais je dis que cette section de vingt-cinq hommes a fait plus pour la fraternité entre l'Amérique et les troupes françaises que n'importe quelle action entreprise par les Etats-Unis pour les aider dans cette guerre, et je suis sûr que cela est vrai pour nos sections sur les fronts Nord et Sud.
Chacun devrait réaliser ceci, et j'espère que quiconque de mes amis à qui vous lirez cette lettre soutiendra notre action philanthropique auprès de ses détracteurs ou des sceptiques. L'hôpital lui-même ne pourra pas nous soutenir indéfiniment car il est à court de fonds et c’est une grande entreprise que de continuer à faire fonctionner les hôpitaux de Neuilly et de Juilly.
« Doc » me dit que l'association doit obtenir deux millions de francs pour maintenir les choses jusqu'au printemps prochain. Seulement une petite partie de cet argent est nécessaire pour maintenir notre action sur le terrain. Votre effort sert une grande cause.


Je dois vous dire ce qui arrivait aux blessés avant que nos petites voitures viennent ici. Nous avons transporté 1 800 blessés la semaine dernière et plus de 7 500 en juillet. Ils sont tombés dans les tranchées du Bois-le-Prêtre et d’ailleurs, attendant une heure lors qu’ils avaient de la chance, parfois cinq ou six heures voire jamais !
Les brancardiers (principalement des artistes avant la guerre !) effectuent ce travail, un travail terrible et très, très dangereux. Comme les blessés sont souvent entre les tranchées allemandes et françaises, ils doivent ramper la nuit et les traîner pour les ramener. Ces blessés sont ensuite transportés sur des brancards au pied de la butte couverte de tranchées, un trajet d’au m
oins trente minutes pour rallier le « refuge des blessés » (toujours dans le bois), où un pansement sommaire est placé pour endiguer les saignements. Alors l'homme est bousculé, ballotté, jusqu'à ce qu'il arrive à un des postes de secours où nos petites voitures légères peuvent le prendre encharge. Ces postes sont à l’auberge St Pierre, au Clos-Bois et à Montauville. Avant, les blessés devaient attendre dans le petit abri, ou dehors s’il n’y avait plus de place, jusqu'à ce qu'une charrette à cheval vienne les chercher. Parfois l’attente durait des heures avant que leur tour ne vienne, et même les cas les plus urgents devaient patienter et n'arrivaient pas à l'hôpital avant longtemps. Des centaines de soldats sont morts ainsi. Maintenant, avec nos petites voitures, un cas urgent est à l'hôpital prêt à être opéré en vingt minutes tout au plus, et généralement dans les dix ou quinze, de jour comme de nuit, et c'est pourquoi les soldats d’ici sont si reconnaissants. J'ai vu que des voitures aller jusqu'à l'Auberge st Pierre chercher un cas urgent alors que la route était bombardée, les soldats qui voient nos voitures klaxonner là-haut s’émerveillent et disent : « Volontaires ? ». On m’appelle aussi je dois m’arrêter là, j’espère pouvoir revenir rapidement mais le copain qui doit prendre cette lettre sera sans doute déjà parti !
1h et demie plus tard :
J'ai encore quelques minutes alors je continue. Comme vous le savez, je ne relis presque jamais ce que j'écris, mais j'ai parcouru cette lettre, et bien que chaque mot sois pesé et non exagéré, je ne veux pas que vous imaginiez que la Croix Rouge Française est inefficace, mais elle n’a pas les mêmes moyens automobiles et surtout elle manque de conducteurs, c'est pourquoi notre section est si utile ici. Toute l'horreur de la guerre se déploie autour de nous jour après jour, et parfois quand je suis dans mon lit ou que j’essaye de dormir quelques heures sur une civière (je suis  souvent de service de nuit et je ne peux donc pas me déshabiller), les horreurs, le sang, les bras cassés, les troncs mutilés, et les visages arrac
hés, me hantent, et je me dis que je ne pourrai pas tenir un jour de plus. Mais tout est bientôt oublié quand un appel survient, quand vous voyez ces soldats bandés vous attendre pour aller l’hôpital. J'en aime presque ma vieille voiture qui était à la bataille du Marne, et je me surprends, souvent, à lui parler lorsque je cherche mon chemin dans l'obscurité entre les canons et les renforts. Si on ne devient pas rapidement un chauffeur expert, on n'aurait plus aucune voiture à conduire, car il n’est guère possible de voir à plus de 5 mètres, et c'est la nuit que les routes sont pleines de chariots et de soldats

Dimanche 15 août 1915

Hier fut un jour de fête pour moi, j'étais si  heureux que j'ai crains que quelque chose ne m’arrive pour gâcher cette joie. Le courrier d’Amérique est arrivé ! Douze lettres, de S de H etc. et de mon oncle et de ma mère. Je me demande si vous, qui vivez en paix, pouvez réaliser ce que les lettres que vous nous écrivez nous apportent comme joie et comme  encouragement. Je les ai reçues vers 4h00, allant prendre mon service à X---- je les ai prises avec moi pour les lire. Je me suis assis, dans ma voiture, sous un soleil radieux, dans ce village bleu de soldats, et j’ai commencé par contempler l'écriture et les dates sur les enveloppes. Une batterie de 75 s’est mise à tirer sur ma gauche, j’entendais les obus siffler au-dessus de moi et quelques secondes après le boom de l'explosion sur ma droite. Même les obus semblaient chanter de plaisir et d'excitation. Je fus alors ramené à la réalités par la voix d'un jeune soldat français d’environ de vingt et un an qui se tenu près de moi :
- Vous venez de recevoir du courrier ? 
- Oui, je ne l’ai même pas encore ouvert.
- Tout cela ! Etes-vous marié ?
- Non mon ami,
- C’est sûrement c'est votre mère qui vous écrit si souvent.
- Une seule est d'elle, ai-je répondu Alors un silence étrange est tombé, je n’avais pas envie de parler. En lui jetant un coup d'oeil, je me m'aperçu qu'il regardait toujours cette lettre que je tenais à la main. Après quelques instants, farfouillant dans son uniforme, il retira tout un paquet de lettres maculées de terre « Celles-ci étaient de ma mère, mais je ne peux plus les voir, elle est morte le mois dernier. 
»
Peut-être que cet incident me fait apprécier beaucoup plus encore ces messages de la maison. Lorsque, couché dans mon lit la nuit passée avec ma bougie pour les relire tous, le tour de la lettre de ma mère vint, j'ai fait le lien avec ce garçon et je me suis rendu compte combien il avait perdu et combien il doit apprécier ces souvenirs qu’il a dans sa poche. Ces lettres étaient probablement aussi pleines d’inquiétude, d'encouragement et de confiance en lui qui faisait son devoir d’enfant de la France. Alors mon imagi
nation s’égara dans une autre direction : Mes lettres du front, pleines d’assurance, vous demandant de ne pas vous inquiéter, et bientôt, peut-être, la promesse d’une citation vantant ma bravoure, la fierté et la joie des êtres aimés restés à la maison, et enfin, la peur de la missive tant redoutée annonçant que j’étais « Mort au Champ d'Honneur. » Vivons-nous réellement au vingtième siècle, sommes-nous si civilisés après 1900 ans de Christianisme ?
Avant-hier, après de nombreux voyages de blessés, j'ai eu un appel urgent pour l’Auberge St Pierre. Les Allemands bombardaient, comme d'habitude, et c’était désagréable. Un obus était tombé près d’une « roulante » tuant et blessant sérieusement plusieurs soldats. Il y en avait un avec un trou dans le dos si grand qu’on pouvait passer son point
à travers. « Il a une chance si vous pouvez l’amener sur une table d’opération rapidement ». Je dis qu’il y avait le meilleur chirurgien à dix-huit kilomètres ; alors ma  cher vielle « numéro 10 » et moi nous sommes précipités pour lui sauver la vie. « Toot ! toot ! toot ! », les soldats, se rendant compte que j'avais la vie d'un homme entre mes mains, dégageaient la route devant moi.
Village après village, sans relâcher l’accélérateur, nous foncions comme le vent. Cahoté de bosse en bosse, j’essayai de le ménager, il était sans connaissance, et chaque seconde comptait. « J’espère que n’aurai pas de piqûre » murmurait-il de temps en temps ! Finalement, encore un virage à gauche, puis un autre, et je poussai un
« ouf » de soulagement en voyant la tente du chirurgien. En deux secondes, les brancardiers déchargèrent la voiture, le chirurgien, tout en blanc, se lavait déjà les mains. Trente minutes s’étaient écoulées entre le moment où je le pris en charge et son arrivée sur la table d’opération. « Il vivra » a dit le chirurgien. C'était ma récompense ! C'est pourquoi je suis heureux ici, pour cette seule raison ; on sauve parfois des vies et nous ne tuons jamais intentionnellement.
L'autre jour, je suis allé jusqu'à Mousson, la colline l'autre côté du pont. Elle est sous le contrôle d’une autre divis
ion de l’armée française, aussi nous devons obtenir une permission spéciale du colonel, mais notre section est tellement bien traitée qu’il n'y a aucune difficulté pour l’obtenir. Nous nous sommes arrêtés au cimetière et avons essayé une première fois de trouver la tombe de ce pauvre Mignot. Mais dans ce désordre parsemé de débris, parmi ces sépultures retournées, ces pierres tombales bouleversées, ces cercueils éventrés montrant leurs ossements blanchis au soleil, les centaines de tombes fraîchement creusées, nous ne pouvions pas le trouver. Nous aurions continué notre recherche, mais un officier nous a dit de ne pas rester plus longtemps, car nous étions facilement repérable par les Allemands et ils pouvaient bombarder à tout moment. En grimpant vers le haut de la colline nous vîmes que la petite montagne était toute grêlée de trous d’obus, certains manifestement tout frais. Enfin nous avons atteint le sommet et commençâmes à regarder les environs. Quelques minutes après avoir posé quelques questions à un soldat, nous nous sommes trouvés cernés, et on nous demanda plutôt rudement ce que nous faisions là. Nous avons montré notre laissez-passer portant la signature du colonel, et nous rîmes quand ils nous dirent qu’avec notre accent étranger ils nous avaient pris pour des Boche ! Nous avons demandé dans quelle direction était Metz, c’était par là, juste au-delà de la colline, à la droite du petit arbre en face de nous, s'étendant comme un géant dominateur, dominée par sa  cathédrale construite par les Français à la gloire de Dieu dans la doctrine chrétienne, et désormais propriété des Allemands ! Cette race à qui l’on doit ce fléau. Ah ! Si je pouvais seulement faire partie du cortège qui marchera triomphalement sur Metz !
Je dois aussi vous parler d’une autre anecdote. L'autre soir, je descendais la rue quand un appel me fit m’arrêter. Je vis courir vers moi un vieil ami, dont j’avais fait la connaissance à Londres, habillé en bleu horizon. « Que diable fais-tu ici ? » ai-je demandé. Dis-moi par quel miracle es-tu sur le front ? » me répliqua-t-il. Alors nous nous arrêtâmes et discutâmes. C’est un artiste français, habitant Londres, venant de s’engager dans l'armée française, les Anglais n’en voulant pas. Lui, sachant que j’avais été réformé ne comprenait pas comment j’étais arrivé ici malgré tout. Il m'a entraîné vers un groupe de ses amis. Nous avons passé une demi-heure agréable, puis nous nous donnâmes l’habituelle poignée de main et nous dîmes « au revoir ». Alors que je partais, il me suivit et me dit: « Je vais au Quart en Réserve ce soir pour quelques jours ». Probablement, je ne le reverrai pas sain et sauf. Il ajouta : « Si je suis blessé ou tué, ma famille le saura. Ce sera difficile pour mon épouse qui se demandera si j'ai été blessé sérieusement ou pas, elle est sur le point d'avoir un enfant. À supposer que je sois blessé, merci de poster cette lettre qui dit que je vais bien, que je suis seulement légèrement blessé et qu'elle ne doit pas s'inquiéter. » Je n'ajoutai aucun commentaire, mais je sais que vous réalisez ce que signifie la vie de tranchée dans l'infanterie surtout dans un de ces enfers comme le Quart en Réserve. Imaginez ce que l’on ressent sur les lignes bombardées par les Allemands, même si cela ne dure que cinq ou six minutes, et ça, cinq ou six jours de suite avec, à peine quelques heures de repos par vingt-quatre heures ! Ce n’est pas étonnant que parfois ce soient des fous que l’on doive conduire à l'hôpital.

Jeudi 19 août 1915

La pauvre vieille « n°10 » a été malade, son moteur ratatouillait et je dus le nettoyer, maintenant elle file admirablement finement. Il y a un Américain, en poste ici, qui vient de s’engager dans l'armée française, pauvre garçon, il a seulement vingt ans. Nous lui avons demandés au dîner :
« - Pourquoi t’es-tu engagé ?
- Et bien, je voulais de l’action.
- Es-tu satisfait ?
- Satisfait ? et bien, j’étais  venu ici pour voir de la vie et du mouvement, tout ce que je vois dans ma tranchée ce ne sont que des vers, des araignées, des marmites, et des torpilles !
- Tu as donc changé d'avis ?

-  Je suis toujou
rs dans le même état d’esprit, j'ai toujours voulu voir la guerre. Mais ici, ce n’est pas la guerre que je vois, mais des meurtres et une boucherie organisée et systématique. »
Il a y eu beaucoup de permission pour les soldats d’ici et ils maintenant reviennent après leurs huit jours, les huit premiers jours depuis douze mois, la première fois qu'ils revirent leurs épouses et leurs mères depuis un an, et dans de nombreux cas ils ont vu pour la première fois leurs propres enfants nés en leur absence. Un soldat à qui je demandais si son était heureuse épouse de le voir me répondit : » Ah ! Si vous aviez entendu son cri quand je suis reparti. «  Et quand vous êtes arrivé ? » lui ai-je demandé, « Elle était heureuse ? » «  Ah ! mon Dieu, si vous aviez entendu son cri quand je suis arrivé ! »

Vendredi 20 août 1915

Aujourd'hui a été une journée infâme. Les Français ont bombardé des dépôts allemands. Un gros incendie s’est étendu à une grande partie de leurs entrepôts, ils contiennent beaucoup d’essence, probablement celle dont ils se servent pour arroser les tranchées au lance-flamme, et dura plus de 12 heures obscurcissant le ciel entièrement d’une lourde fumée noire.
Naturellement les Allemands ont effectués des représailles ; et chaque petite ville des alentour a été bombardée. Un obus a éclaté et tués 9 personnes pendant leur dîner.
Le téléphone sonne, deux voitures sont demandées immédiatement à L -----.

Lundi 23 août 1915

Vers 10h45 ce matin, un avion allemand est venu survoler la ville à 250 m de haut. Nous pouvions voir le pilote et l'observateur et les quatre croix maltaises sur les avions. C’est un des actes les plus courageux que j'ai vus. Il était trop bas pour que l'artillerie ouvre le feu, et pour les soldats lui tirèrent dessus avec leurs fusils. Bien qu'il ait semblé avoir été frappé, le pilote fit demi tour et repartit en toute sécurité vers les lignes allemandes. Ce petit incident nous laisse avec un sentiment de malaise, nous pensions qu'aucun Allemand n'aurait pris un tel risque sauf pour une mission très importante. ci-contre, bombe incendiaire manuelle larguée de l'avion. Il a eu le loisir d'observer ce qu'il a voulu, nos voitures sont assez visibles avec leurs croix sur le dessus de la toile. Il a laissé tomber une bombe incendiaire en passant au-dessus de nous et nous nous demandions au juste ce qui allait suivre quand !

 

Lundi 30 août 1915

Les Allemands, non satisfaits des représailles effectuées suite à l’incendie de leurs entrepôts de Pagny par les Français ont remis ça en bombardant certains bâtiments d'une ville voisine le 22 août. Ils ont tirés plus de 150 obus entre deux et sept heures. D énormes marmites, des 210 et des 280 eu peut-être encore plus gros. Les dommages sont considérables, et après un tel bombardement il est merveilleux que quelque chose soit demeuré encore debout. Over thirty-three shells-fell in the road!
Il s'est avéré justement, que c’était mon jour des repos et je me suis demandé si je pouvais aller à Nancy pour la journée. Ainsi, à 7h00 du matin j'avais revêtu mon uniforme d’apparat, pour ainsi dire; sauf que je n’eus pas le coeur de raser ma nouvelle moustache, j’étais sûr de me couper le visage ! Quelques-uns d’entre nous sommes allés à Nancy et nous y avons passé une journée agréable à admirer cette ville merveilleuse. Salisbury, comme vous le savez, a été décoré de la Croix De guerre, et nous étions très fiers de parader dans les rues avec lui et son beau ruban. Alors que les deux hommes qui m’accompagnaient décidèrent d’aller chez le coiffeur, je restai dehors à les attendre dans la voiture, je n’étais pas d’humeur.
Je regardais quatre Marocains descendre la rue, et les voyant passer, je pensai combien ils étaient pittoresques avec leurs fez rouges et leur uniforme bleu. Tout à coup, à ma grande stupéfaction, ils se sont arrêtés à hauteur de ma voiture et m’ont salué de manière si ostentatoire qu’il ne fallu pas plus de trente secondes pour qu’une grande foule de Nancéiens se rassemblent. Le seul fait d'être en ville pour la première fois en douze semaines était déjà pour moi très étrange, mais me trouver moi-même entouré d’une grande quantité de civils et être le centre d'attraction était, pour le moins, des plus embarrassant. C'était un jour chaud, et j'ai senti la transpiration ruisseler au bas de mon dos et je regardai à droite et à gauche pour me sauver. Mais mon épreuve n’était encore pas terminée ! Horreur ! Chacun des quatre soldats pris solennellement ma main, la serra et l'embrassa. Je n'ai pas su quoi faire, impatient de ne pas les offenser, ni d'ajouter à l'amusement des civils. Je les ai remercié au nom de l'Amérique, pour l'honneur qu'ils lui faisaient et ils recommencèrent. Soudain, quelle joie ! Qui était celui là ? Un voix d’Irlandais me dit : « Sûr, jeune homme, dans quelle guêpier te trouves-tu mon ami ! ». Et un vieux camarade a émergé de la multitude dans l'espoir d'une bagarre. Cependant, il joignit calmement ses forces avec les miennes et nous quittâmes la foule avec autant dignité que possible dans ces circonstances.

Il me raconta toutes sortes de choses sur la guerre, et beaucoup, sinon plus, sur l'Irlande, car nous nous sommes assis à la table d’une taverne dans cette rue. Ainsi finit une rencontre malencontreuse. Nous avons quitté Nancy vers 17h30 (j'avais acheté des gâteaux et quelques babioles de luxe pour les boys), et quand nous sommes arrivés aux environs de R ----- vers 18h30, nous avons vu avec stupeur les effets du bombardement sur les bâtiments et la route. Incertains sur nos chances de passer, nous nous som
mes rapprochés lorsque, hésitant toujours, un obus a éclaté 100 m plus loin. Alors nous nous décidâmes, n'étant pas en service nous n'avions aucune raison d'aller à Pont-à-Mousson et nous fîmes demi-tour pour allés dîner à Toul. Après un bon repas, nous rentrâmes  à la maison et arrivant à ma chambre vers 23h30 je fus soulagé d’apprendre que personne n'avait été blessé. Cependant, plusieurs gros éclats étaient tombés dans notre jardin et deux de nos voitures l’ont échappé belle.

Chose étrange, je ressentais du mécontentement au sujet ce cette nervosité ressentie à Nancy. C’était la première fois depuis 12 semaines que je retournais dans une ville civilisée, où tout continuait comme d'habitude. Tout semblait si artificiel, si futile et sans but. En rentrant à la maison klaxon bloqué, j'ai tourné autour et je lançai un : « Oh, seigneur ! comme je suis heureux de revenir à notre paisible cottage » plutôt irlandais mais tout à fait sincère. L'autre jour j'ai eu deux heures de repos et McConnell et moi avons fait une promenade le long de la Moselle. Nous avons vu plusieurs soldats se baigner et avons décidé que ce serait une bonne idée que de faire de même. C'était un jour éclatant de chaleur et fîmes ainsi, sans aucune serviette mais quelle importance. J'admets mon coté « anglais » d'insister à ce point pour m’éloigner le long de la berge jusqu'à ce que nous trouvions un coin désert pour nous baigner seuls. Enfin nous avons trouvé un endroit silencieux et commencé à nous déshabiller. Mais nous avions été repérés ! « c’est des Américains ! ». Avant, avant que nous puissions réaliser, plusieurs soldats arrivèrent à la hâte pour nager en Moselle avec nous, ainsi notre bain est devenu une vraie fête. Je raconte seulement ce petit incident pour vous à nouveau combien les soldats nous aiment et veulent toujours parler et se joindre aux membres de notre petite section.

è Suite de la correspondance de Leslie Buswell


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