Leslie Buswell (juillet 1915)


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Page de La Grande Guerre en Lorraine de Michel Jacquot, dernière m à j : dimanche, 13. mars 2005

Les ambulanciers américains au Bois le Prêtre


Suite de la correspondance de Leslie Buswell

Vendredi 2 juillet 1915

Je vous écris juste une courte lettre, car « Doc » n'est plus ici pour la prendre et l'expédier de Paris. Je vous détaillerai à nouveau les choses lorsqu’il repassera et pourra poster mon courrier. Depuis ma dernière lettre il est retourné à Paris après n’être resté ici que deux jours. Il inspecte tout de très près, évidemment, et nous amuse en prétendant qu’il ne se passe rien ici. En fait, à chacune de ses visites, il semble y avoir une accalmie dans les combats ; pourquoi ? je ne sais pas ; mais un de ces jours, il arrivera bien en pleine bagarre.

Jusqu'à avant-hier, les jours furent semblables aux autres, explosions continuelles d’obus ponctuées des habituels cris de signalement « départ » et « arrivée », rassemblements des blessés, etc.. Mais hier jeudi, « Doc » est parti mercredi, nous avons eu des heures véritablement difficiles. J'étais de service de jour à X ---, petit village comme que je vous le disais, une rue d’environ deux cents mètres de long et une église. J’y suis arrivé vers sept heures trente. Après deux ou trois transports de blessés à Dieulouard j’arrivai pour le déjeuner à onze heures quand un appel urgent me renvoya à l’Auberge St Pierre,  petit poste de secours au sommet de la colline après Montauville. Je vous ai déjà de cette auberge dans ma dernière lettre, pour vous y arriver il faut prendre sur 3 bons kilomètres une petite route qui grimpe sous le feu des Allemands et des Français. Durant le trajet, pendant que ma petite voiture grimpait vers le haut de la colline, je voyais éclater les obus des deux côtés de la route, je n’hésite pas à dire que j’étais très tendu jusqu’à ce que j’arrive sous le couvert du bois. Quand je suis arrivé à ma destination j'étais un peu secoué, mais la vue de huit blessés me fit prendre conscience que nous avions tout de même une bien meilleure place. J’ai redescendu cette petite route sinueuse sous le vacarme des obus. Plus tard les Allemands ont tiré quinze mille obus sur le Bois-le-Prêtre ; le bruit était terrible. La presque totalité de notre première ligne de tranchées a été retournée et nos voitures ont dû rouler toute la nuit. Vers environ six heures que je suis allé dîner, mais à peine arrivée, un nouvel appel obligea trois d’entre nous à repartir pour X---- et je fis nouveau transport de blessé. J'ai parlé « médecin chef », fin observateur, qui me promit quelques photos. Ma voiture était devant son petit poste de secours, et il m'a posé quelques questions sur des Ford en général pendant que l’on allongeait les blessés dans ma voiture. Sur le chemin du retour, plusieurs obus sont tombés près de la route et je n’étais pas fâché d’arriver.

Le lendemain matin, vendredi, nous avons appris au petit déjeuner que les Allemands avaient tiré une centaine d’obus sur le petit village de X---- (une seule rue d’environ trois cents mètres seulement, je vous le rappelle !). Il y avait besoin pressant de nos services là-bas. Je suis monté à pied, avec Schroeder, l'après-midi (j'étais en congé) et j’ai appris que mon ami le médecin chef avait été blessé par les fragments d’un obus qui éclata exactement à l’endroit où ma voiture stationnait la nuit précédente. Le pauvre petit village était bien triste à regarder. Cent « 210 » ne détruisent pas tout à fait totalement une localité, l'un d'entre eux avait frappé une maison qui semblait encore toute hébétée ! Nous avons été invités à voir le départ des « 155 » de l’artillerie française. Quoique curieux, [ Souvenons-nous que l'armement lourd et moderne était inexistant aux USA en 1915, NDL ] nous y décidâmes d’y aller avec précaution avec un sourire en guise de réponse, de sorte que nous ne vîmes tirer qu’une salve de 8 obus avant de repartir tous les trois pour Pont-à-Mousson.

Samedi 3 juillet 1915

Le bombardement continu est désormais terrible. Je me suis à une centaine de mètres de ma petite maison pour regardés vers sur Montauville et le Bois-le-Prêtre où j’ai vu des obus éclater par douzaines.

Lundi 5 juillet 1915

J'ai été appelé soudainement, une urgence, and this is the first moment I have had to myself since. Je doute que j’oublie un jour les trente-six dernières heures, si pleines de travail, d'appréhension et d'horreur.

Mardi 6 juillet 1915, 5 heures du matin

Je dois noter les événements des trois derniers jours, je suppose qu'ils ont été les plus durs que je n’ai jamais connu. J'ai essayé d'écrire hier, mais je n’ai pas pu aligner plus de trois lignes, à n'importe quel instant je pouvais partir à cause d’une « attaque » que nous attendions d'heure en heure.

Laissez-moi réfléchir, je dois revenir à dimanche, le 4 juillet. Nous avions organisé une « grand fête ». Le gouverneur, le colonel, et le commandant étaient nos invités ainsi que trois capitaines de divers régiments. Un bon repas avait été préparé et tout était décoré, un piano, une estrade, beaucoup de fleurs, etc. Le festin devait commencer à sept heures, et pratiquement chacun des soldats de tous les régiments des alentours savait que c'était le jour de la Fête Nationale pour les Américains. Soudainement, vers deux heures, débuta un formidable duel [ ? ] d'artillerie. La terre entière semblait trembler puis le bruit des fusils couvrit celui des explosions, les Allemands avaient attaqué !

Depuis quelques jours, la plupart des batteries françaises était parties plus au nord où se concentre une grande armée. Les Allemands (qui savent tout) nous ont attaqués au moment le plus fâcheux. Ils pensaient ainsi regagner plus facilement une grande partie du terrain perdu depuis décembre, ce gain qui a causé à la France la perte de plus de quarante mille hommes ! Nous nous sommes tous précipités à nos voitures pour être prêts à répondre aux appels, et vers environ six heures chaque voiture fut demandée à X----- le petit pauvre village déjà bien endommagé par le bombardement précèdent ! Nous avons travaillé tard et j'ai pu enfin aller dormir vers 3h30, après avoir transporté quelques cinquante blessés sur une distance d'environ dix kilomètres, dix voyages, deux cents kilomètres ! En tout, nous avons emporté plus de trois cents cinquante blessés, eux qui trois heures auparavant étaient la fierté de leur nation et de leurs familles !

Lundi, naturellement, fut un jour de travail difficile car j’avais été de service à X---- durant toute la nuit (c.-à-d. que deux voitures restent toujours en attente à X------). J'ai fait quatre longs voyages dans l'après-midi et vers cinq heures j’ai pu dormir un peu, quelle chance. X------ était silencieux quand je me suis levé vers sept heures. Jusqu'à neuf heures j'ai discuté avec les soldats puis je me suis recouché sur ma civière (entièrement habillé), le téléphone sous la main prêt à répondre au moindre appel. A une heure, je me suis réveillé au bruit de ce qui pouvait être un tremblement de terre, les Allemands avaient encore attaqué et bombardaient X -------. Nous nous sommes abrités dans une cave, les visages tendus, pendant trente-cinq minutes à entendre les cris des soldats, les claquements des fusils, et les détonations terribles des « départs » français et des « arrivés » allemands. Littéralement, la terre tremblait, et lorsqu’un obus, probablement un « 210 » éclata dans la pièce du dessus, nous nous terrions comme des rats.

A peine le bombardement terminé, un appel téléphonique nous parvint « Qu’une ambulance vienne immédiatement à l’Auberge St Pierre »… Je quittai bien sûr la cave, sautai dans ma voiture, et grimpai vers le sommet de la colline. La vieille voiture (qui avait fait la bataille du Marne) sembla comprendre le danger, elle filait comme un oiseau. Malgré les explosions d’obus, j'arrivai rapidement et fus salué par le chef de poste : « Je souhaite vous remercier et vous féliciter pour la rapidité et l'efficacité avec lesquelles vous et vos camarades exécutez les ordres ! » Je fis quatre voyages supplémentaires et, revenu vers midi à X----, je pensai pouvoir me reposer un peu. A peine commencé-je à discuter avec un téléphoniste que nous vîmes l’éclair d’une explosion dans la cour ! Après nous être relevés du plancher où nous nous étions jetés, nous sommes repartis en  hâte à l’abri. La deuxième attaque dura trois quarts d'heure, et dans cette cave, environ à trois cents mètres des tranchées allemandes, le bruit était terrible. Je me demandai alors si j’allai devenir un cadavre de plus, être fait prisonnier par les Allemands, ou, une fois la bataille terminée, redevenir un simple conducteur d’ambulance américaine.

Quand l'attaque et le bombardement cessèrent, notre travail commença. Un appel général fut adressé à notre bureau, et avant longtemps, je redescendis à Pont-à-Mousson avec mon premier contingent de blessés, en klaxonnant mes camarades lorsque je passai à leur hauteur en dévalant la pente. Nous travaillâmes jusqu’à six heures, descendant plus de cent quatre-vingts blessés. Les voitures rentrèrent à la caserne, sauf la mienne, car je voulais m’assurer qu’il ne restait aucun blessé oublié quelque part. Vers sept heures environ, épuisé, j’arrivai à l’Auberge St Pierre pour constater qu’il n’y en avait plus. Je poussai au poste de secours suivant, Clos-Bois, et demandai s'ils avaient encore des blessés, « Aucun, aucun » me dirent-ils, « Mais voici un couché, là, sur la civière, venez voir, vous ne pourrez pas le prendre dans votre ambulance !». Je suis monté et ai soulevé la bâche recouvrant son visage, et tout que j'ai vu était un tronc sans tête ! « Notre si cher et tant aimé lieutenant » dit un des soldats dont la voix tremblait tout autant que mes pensées lorsque je rentrai prendre un café au lait et dormir un peu. Mardi à quatre heures, je me suis réveillé avec ordre d’évacuer l'hôpital de Pont-à-Mousson (pour  Belleville). Je fis des rotations jusqu’à environ deux heures de l'après-midi encore tout ensommeillé et assez fatigué. C’est le mercredi qu’est venue la contre-attaque allemande. Il faut, maintenant, que je vous dise ce que nous en avons réellement su. Dimanche, le 4 juillet, les Allemands ont si bien réussi leurs actions au "Quart en Réserve" et à la "Croix des Carmes", positions du Bois-le-Prêtre, attaques au lance-flammes, aux gaz, à la grenade à main, mines, torpilles, 320, 210, 155, 105 et 77, que les Français perdirent beaucoup plus de terrain qu'ils n’en avaient gagné au cours des six derniers mois. Ils avaient été pris au dépourvu et à un instant, nous fûmes à deux doigts d’être amené à lâcher Pont-à-Mousson. Ensuite, nous avons appris de bonnes nouvelles, puisque les contre-attaques françaises de lundi, mardi et mercredi, réussirent et permirent de regagner tout le terrain perdu dimanche !

Mercredi 7 juillet 1915

Ce mercredi fut passionnant mais je l’ai échappé belle. Nous évacuions l'hôpital de Pont-à-Mousson pour Belleville (nous n'avions pas pu terminer le mardi) et j'avais 6 blessés dans ma voiture, 3 « couchés » et 3 « assis ». Un capitaine était assis à côté de moi, blessé au genou. A l’approche de Dieulouard j'entendis des explosions d’obus, et tandis que j'atteignais la périphérie de la ville, je vis un « 210 » s’abattre sur la gare, à environ cent mètres de la route principale. Je demandai son avis au capitaine : valait-il mieux attendre la fin du bombardement ? Il me répondit : « je vous laisse juge, nous sommes dans votre voiture ». Sachant que les obus tombent généralement à intervalles réguliers, de trois, cinq, ou sept minutes (les Allemands sont si méthodiques que lorsque vous connaissez le moment du premier tir, vous pouvez savoir à la seconde près quand le prochain obus arrivera), je décidai donc de continuer. Cette fois, cependant, plus d'une batterie tiraient sur Dieulouard. Tandis que je passais devant une maison, elle fut frappée par un obus. Tout était envahi de poussière noire et de fumée, je dus m’arrêter immédiatement. Deux occupants de la maison avaient été tués et, bien que ma voiture fût couverte de gravats et de débris, aucun de nous ne fut touché ! Cependant il s’en était fallu de peu.

J'ai évacué quarante blessés hier, soit une distance de cent soixante kilomètres. Je me suis couché à vingt et une heures pour être debout à deux afin d'être à l'Auberge St Pierre de bonne heure. Schroeder et moi devions y aller tous les deux, car ils ont eu environ quatorze blessés et deux voitures étaient nécessaires. C'était un matin éclatant, en arrivant au sommet de la colline, tout était si silencieux que la paix de Dieu semblait régner partout. Le commandant était là pour nous recevoir, si prévenant, si élogieux à notre encontre, que nous aurions fait n'importe quoi pour lui. Juste comme je commençais à descendre avec un chargement complet, je crevai sur un clou. Deux soldats s’en occupèrent immédiatement, il faut dire qu'ils étaient chauffeurs en temps de paix, refusant de me laisser faire. Le commandant m'obligea même à me reposer, assis sur un arbre tombé au bord de la route et à fumer une cigarette pendant qu'il me faisait la causette. Nous ne sommes que de simples soldats, mais être traité de cette manière est tellement touchant que avons le devoir de toujours servir du mieux possible !

Le Major disait : « Vous n'avez aucune idée du réconfort que votre capacité de travail, à vous et à vos petites voitures, apportent à ces soldats français ! » J'e fis un nouveau voyage à Clos Bois, où ils m'ont offert du café et où je me suis recueilli devant les corps de trois officiers venant d’être tués dans les tranchées. Ensuite ils me dire de prendre un blessé allemand, je me suis étonné du fait qu'il y avait environ six ou huit Français en attente. « Oh ! » me dirent-ils, « mais il est sérieusement blessé, prenez-le d'abord ! ». Quand j’arrivai à l'hôpital, j'observai la préparation de l’opération de ce blessé allemand. Il avait sept blessures par balle dans l'épaule, [] five still remaining ] , trois dans la jambe, et les deux bras cassés ! En prenant sa vareuse je m'aperçu que le bouton supérieur avait été percé par une balle. Je l’ai récupéré et gardé, l'horrible souvenir, mais je me rappellerai toujours qu'en France, un Allemand a été soigné en priorité avant des Français moins gravement blessés !

Jeudi, 8 juillet 1915, 16h00

Une attaque est en cours à cette heure ci, je suppose que vers sept heures, nous seront tous appelés à X -----.

Dimanche 11 juillet 1915

Mes prévisions, suite à l’attaque étaient bonnes. Il y a maintenant une accalmie et j'ai un moment à moi pour vous écrire sur ce qui s’est passé ces trois derniers jours. Depuis dimanche, le 4 juillet, il y a eu attaques et contre-attaques, et la vie a été un véritable enfer pour les pauvres copains en première ligne. Tous les genres imaginables d'engins de destruction leur ont été lancés, les mines (à la queue étroite tirées au fusil transformé ainsi en une sorte du mortier, portée environ quatre cents mètres), les torpilles (rayon environ quatre cents mètres), des « 320 », des « 250 », des « 220 », et des « 77 », pétrole enflammé, chlore [ Nota : Les Italiens, je crois, tirent leurs mortiers à l’air comprimé stocké dans des réservoirs cachés dans les tranchées. La lecture de la pression, sur un manomètre, donne directement la distance de tir, le système semble efficace, [all this not in dozens, but in thousands and tons.] Difficile à imaginer, mais ça marche, et les Allemands disposent des mêmes systèmes. Je suppose que les Français ont perdu plus de cent vingt-cinq hommes cette semaine, blessés et tués et beaucoup de prisonniers et cela sur un front de seulement sept kilomètres ! Et les Allemands ? Beaucoup plus ! Jour et nuit notre section a fait des allers et retours convoyant blessés et mourants, de la mort, et nous avons tous le sentiment que c’est cuit maintenant.

Hier ils ont bombardé Pont-à-Mousson et ont touché une église qui a brûlé toute la journée, quelques personnes furent tuées, mais il n'y a plus grand monde maintenant et pratiquement aucun soldat.

La nuit passée (comme après chaque attaque) nous avons rapidement demandé comment le combat s’était déroulé, ici nous avions gagné une tranchée, là on en avait gagné deux, là aucun gain, mais toujours le même remarque, « que de morts et de blessés! » En tout cas, les Allemands sont stoppés et nos renforts ont consolidé la position.

Vendredi j'ai encore ramené un Allemand blessé, cette fois il s’agissait d’un garde du corps du Kronprinz impérial, (qui est ici en ce moment). Il était mourant. Représentez-vous le : un homme véritablement magnifique, plus d’un mètre quatre-vingt quinze, une force de la nature, avec un trou dans chaque poumon. Il ne pouvait plus parler, et quand je suis arrivé à l'hôpital, je lui ai demandé, en allemand, s'il voulait quelque chose. Il m'a juste regardé et alors dans un borborygme, il a murmuré : « catholique ». J'ai alors demandé à un soldat d’aller chercher le prêtre. Deux brancardiers, le docteur et moi nous sommes agenouillés pendant que le prêtre lui donnait l’extrême onction. C'est une image que je n'oublierai jamais, toute haine raciale était oubliée. Catholiques et protestants, nous étions à cette heure tous unis, un prêtre français officiait pour un Allemand mort - un Boche - la race qui a fait de l'Europe un enfer vivant. Je suis revenu vers sept heures à l'hôpital avec d’autres blessés et j’ai demandé s'il vivait toujours. « Oui , veux-tu le voir ? » J’entrai et vis qu'il avait cessé de respirer depuis une heure, je lus dans son regard que cet homme était mort, j’en suis sûr, sans aucune haine envers la France.

Je pourrais vous raconter une multitude d'histoires, des histoires si horrible que je ne peux oublier, si pathétiques que les larmes me viennent souvent aux bords des yeux, Vendredi soir, j’étais de service à Montauville, où un nouveau régiment était arrivé. « Camarade » me dirent-ils, « Y a t il beaucoup de blessés par ici ? est-ce très dangereux ? ». Je ne pouvais pas leur dire qu'ils allaient en un lieu où, entre leurs tranchées et celles des Allemands, restaient encore des centaines de cadavres mutilés, petits morceaux de concitoyens, bras, jambes, têtes, dispersés un peu partout ; que toute la nuit et toute la journée, les armes diaboliques continueraient à faire pleuvoir des obus par centaines, aussi bien sur leurs tranchées que sur les restes horribles dont une grande partie pourrissait, le reste était encore tout chaud des récentes attaques, quand il ne s’agissait pas de mort-vivants, échoués là entre ennemi et ami, sans espoir. Je ne pouvais pas leur parler de ces obus retombant dans un immense geyser de terre, de pierraille, de bras et de jambes, comme un rocher éclabousse en tombant dans un lac.

Rien de tout cela n'est exagéré. C'est l’affreuse vérité dont sont témoins, ici, de jour comme de nuit, des milliers des hommes.

Samedi soir, certains de ceux avec qui j'avais plaisanté vendredi sont revenus, sans bras, sans main, sans pied, une jambe en moins ou le visage mutilé, ayant perdu un œil…. Je pris à mon bord un de ces glorieux camarades qui avait perdu une main. Ce fut un bien pénible voyage jusqu’à Dieulouard pendant lequel il ne poussa aucun cri. J'ai touché son front en arrivant, et j’ai chuchoté, « Bon courage, mon brave! » Il m'a regardé un moment et répondu : « Plaise à Dieu de prendre ma vie, mon ami ! »

Aujourd'hui je suis allé à Toul pour emmener trois officiers à Toul, soit environ trente kilomètres. Avant de partir, je suis entré dans l'hôpital pour voir si je pouvais faire quelque chose pour l’un de ceux envoyés à la boucherie par la « Civilisation » J'ai vu un ami, l'homme qui m'avait offert une baïonnette allemande. Il me signe des yeux : « M'ont-ils oublié ? Je suis ici depuis cinq heures avec mes deux jambes brisées. » Il est vrai que chaque lit état occupé par un blessé en attente de soins, mais je suis allé voir directement le médecin-chef et lui dis qu'un ami était là-bas avec les deux jambes cassées, ne pourrait-il s’en occuper ? « Ah, nous devons nous occuper des autres d'abord, mais s’il est mourrant, je vais voir ce que je peux faire. ». Je restai à ses cotés et je vis que ses deux jambes avaient une position étonnante. Je dis adieu à ce nouvel ami, et pensai qu’il valait mieux pour lui qu’il meurt. Pour ma part, je préférerais mourir que d'être estropié toute la vie, et si mon tour vient [ I only hope I may not recover to be helpless. ]

Il est inutile de tenter de vous faire ressentir l’horreur qui règne ici, il faut le voir comme nous le voyons ici pour pouvoir réaliser en partie ce qu'est cet endroit « le Bois le Prêtre ». Il est connu chez les Allemands sous le nom de Hexenkessel (Chaudron de sorcière) ou de Wittenwalden (Bois des veuves). Je souhaite que vous découpiez et gardiez pour moi les communiqués des rapports officiels mentionnant le « Bois le Prêtre », « Pont-à-Mousson », le « Quart en Réserve » (probablement la région la plus dévastée du monde), la « Croix des Carmes », etc...

Lundi 12 juillet 1915

Je viens tout juste de recevoir mon courrier, c’est tellement agréable d’avoir de vos nouvelles à travers ces gentilles lettres ! Je suis heureux de vous apprendre que notre section doit être citée à l’ordre de l'armée, elle recevra probablement la Croix de Guerre, que notre commandant de section portera, naturellement. Nous aurons peut-être tous un jour, l’honneur d’arborer cette sorte de médaille.

Si ma lettre semble trop horrible, n’en faites pas état auprès des mais qui pourraient s'inquiéter. Mon seulement objectif, en vous décrivant ceci, et que vous réalisiez la futilité, la méchanceté et la boucherie qu’est cette guerre.
P.S. Le préfet du département de Lorraine [Meurthe et Moselle ! ] a envoyé de Nancy l'hommage suivant :

« Ce jour, au moment même où vous célébrez votre indépendance nationale, à l’heure où la France, dans ce combat violent, défend son indépendance contre un ennemi dont la folie de domination menace la liberté de toutes les nations, et dont les méthodes barbares menacent la civilisation, je vous adresse l'expression de l'amitié profonde de tous les Français à l’encontre de votre grande et généreuse nation, je profite de cette occasion pour vous renouveler l’expression de l’immense gratitude de la population lorraine envers tous les membres dévoués de l'ambulance américaine de Pont-à-Mousson. »

Jeudi 15 juillet 1915

« Doc » est arrivé inopinément de Paris et vos lettres ont été les bienvenues, aussi qu’une de ma mère et une autre de Mme A-----. C'était cette même nuit, le 14 juillet, que vous donniez votre conférence. Je suis sûr que cela fut un succès. Nous avons passé la journée ensemble. C'était mon jour de service à Montauville ; et bien qu'il ait plu à verse, j’ai beaucoup apprécié cette journée. Je vous laisse et vous dis bonne nuit. Que Dieu nous bénisse tous.

Vendredi 16 juillet 1915

Il s'est trouvé qu'un officier blessé allait à Paris et il a posté mes lettres du 2 juillet, elles vous sont donc parvenues avec 2 semaines d’avance. Le « Doc » est soudainement revenu à Pagny et je vous raconte les événements des derniers jours. Ce fut la misère mais cependant nous eûmes un peu de plaisir. Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, devait être un jour de fête pour toute la France, comme d'habitude, mais je n’imaginais pas passer moi-même une si merveilleuse journée. Schroeder et moi, avions été invités à rendre visite aux batteries au-dessus de l'un de nos postes de secours, nous étions tous les deux en congé. Vers environ trois heures que nous sommes allés jusqu'à B-----, dans une de nos voitures de service, et de là avons continué à pied pour voir nos amis. S’il subsistait encore, pour certains, un doute sur l’estime que nous portent ces soldats pour notre modeste contribution, ils auraient du voir l’accueil que nous reçûmes. On nous montra les « 75 », les « 220 », les « 155 », et comprenez combien ils font confiance, à nous des étrangers, alors que les Allemands aimeraient tant savoir où se cachent ces canons. Peu d’entre eux survivront suffisamment pour voir la victoire de la France. Ensuite, on nous montra un peu partout leurs abris, (de petites fosses d’environ dix à quatorze pieds recouvertes de trois ou quatre couches de rondins disposés comme ceci, Ces défenses provisoires ont tenu sous les obus, alors que des ouvrages en dur étaient rasés en quelques jours à Liège, Maubeuge, Anvers. Seuls des milliers d’obus peuvent en venir à bout.) Il leur suffit de s’éloigner un peu lorsque les Boches bombardent le bois. Tout le long des sentiers menant d'une pièce à l’autre, il y avait des centaines de douilles d’environ trois pieds et de huit pouces de haut. Nous sommes alors allés prendre de la bière avec nos amis, tous des gradés, et vers quatre heures, un caporal est venu pour dire que les « 155 » allaient effecteur quatre tirs, nous ne savions que faire ne sachant si ce gradé nous invitait ! bien sûr, nous l’avons suivi et tous les artilleurs ont posé tandis que je prenais une photo ! Alors un officier me demanda si je voulais faire un cliché du tir, je répondis que oui. Je me reculai à une dizaine de mètres, j’avais à peine appuyé sur le déclencheur que je crus être éjecté de mon corps tellement le bruit de l'explosion était violent. Je vérifiai impatiemment mes négatifs, j'espère qu'ils seront bons. Il était maintenant cinq heures et nous avons dû retourner à Pont-à-Mousson. « Resterez-vous pour dîner en ce 14 juillet ? » Diable, passer le jour de la fête nationale de la France, avec son artillerie, dans un bois à deux kilomètres des Allemands, entourés par les canons combattant pour sa liberté ! Ca semblait trop beau ! Naturellement nous avons accepté. Cinq d’entre nous, trois artilleurs français, Schroeder et moi, sommes repartis pour B----, sur cette route que nos ambulances sillonnent toute la journée.

Nous étions tous en file sur la route quand, sans avertissement, bang ! à trente mètres la terre vola en l’air. Le bruit était terrible alors qu’une fumée dense et noire nous enveloppait. Chacun de nous restait tapi, à moitié accroupi, sachant bien toutes précautions étaient désormais inutiles Que si nous devions être tués par les éclats de cette explosion nous ne pourrions pas nous échapper : il était trop tard. Après cinq ou dix secondes nous vîmes que nous respirions encore, et je regardai mes compagnons. Trois d'entre eux avaient tiré ces grosses pièces depuis onze mois, mais leurs visages, burinés par le soleil, étaient blêmes et exprimaient une pâleur que je n’avais jamais vue. Je n'avais pas de miroir, mais je crois que si Schroeder décrit cette expérience à ses amis, il en dira autant de du mien. Si nous avions été 20 ou 30 m plus loin, s’en était fini ! Il en va ainsi avec les obus allemands. alors que les obus français sont plus dangereux *

[ * Nota : C’est peut être dû au fait que les obus allemands ont des fusées à percussion dont l'action est moins rapide que celles des obus français. Cela leur permettrait de pénétrer la cible ou la terre avant d’exploser. Dans les obus français, où le retard est plus faible, l'explosion aurait lieu juste avant l’impact, étalant beaucoup plus la gerbe d'éclats. Naturellement, le retard des fusées, est aisément réglable par les artilleurs. ] La tension me tira un petit rire qui se figea assez rapidement sur mes lèvres, je fus réduit au silence par un regard : « Attendez ! Ecoutez le prochain départ ! » Dix oreilles impatientes se tendirent mais s’agissait juste d’un obus allemande isolé et il n’y eut pas de suite. Quand nous sommes repartis pour aller dîner environ une heure et demie plus tard, je leur demandai de m’aider à retrouver cette fusée qui était encore brûlante. Je m’en souviendrai du 14 juillet 1915 ! Nous nous sommes assis dans un petit abri de bois, avec seize d’entre eux, et je ne peux vous conter notre joie. Rires et chansons accueillirent ces deux invités d’honneur, des « Américains ». Le capitaine entendait que nous dînions avec ses officiers et sous officiers et envoya trois bouteilles de vin blanc pour boire à la santé des alliés. Nous avions apporté, en cadeau à nos hôtes, quelques bouteilles de vin de Moselle, et quand les autres furent terminées, elles créèrent une grande surprise. Elles furent rapidement vidées et transformées en bougeoir tandis que nous commençâmes à chanter et à raconter des histoires. Puis, courtoisement, je fus invité à chanter notre hymne national. Je me suis levé (une nouvelle bouteille de vin remplit nos verres) et je chantai aussi bien et aussi fort que je pus. Ce devait être étrange, pour les soldats français qui passaient par là, de voir seize de leurs compatriotes se tenir là,  silencieusement, à écouter un homme chanter une chanson inconnue, et pourtant si chère à des milliers de nos compatriotes. Je terminai à peine, quand bang! bang! bang! bang !  quatre 75 tirèrent au-dessus de nos têtes, allant tuer ceux qui chantaient un tout autre hymne national. La « Marseillaise » suivit, jamais je ne l'entendis ni aussi bien chantée, ni chargée de tant d’émotion. Peu après, un duel d'artillerie s'engagea et nous entendîmes les obus siffler au-dessus de nos têtes. Cinq camarades nous laissèrent soudainement et, trois minutes après, nous entendions les gros « 220 » riposter et semer la mort dans les tranchées allemandes. Durant tout ce temps, les chansons continuaient, et ces bois renvoyaient l’écho déformé de le « Marseillaise ». Schroeder et moi, cependant, commencions à devenir impatients, car le fracas de l'artillerie allant crescendo, nous savions que dans moins de deux heures toutes les ambulances seraient nécessaires à X -----. De fait, nous saluâmes nos amis et rentrâmes à la caserne pour constater que seulement la moitié de nos voitures serait mobilisée. Nous rentrâmes alors à notre chambre pour aller nous coucher avec la conviction que nous avions réellement partagé avec les Français cette grande fête de la France marquant l'anniversaire de ce jour qui mis ce peuple sur la route de la liberté.

Samedi 24 juillet 1915

[Le 22 juillet 1915 fut un jour mémorable pour les Américains à Pont-à-Mousson. La ville a été fortement bombardée et c’est avec beaucoup de chance que certains d'entre eux n'ont pas été tués. Mignot, leur fidèle domestique auquel ils étaient particulièrement attaché trouva la mort NDL]

Dans ma dernière lettre, je ne pensais pas que dans la suivante, je vous parlerais d’une tragédie survenue le jeudi 22. Cela fait 2 jours maintenant, et dans le calme relatif actuel, je vais m’efforcer de vous raconter toute l'histoire du début à la fin.
Le jeudi matin, Schroeder et moi, sommes allés visiter l'hôpital de l'autre côté de la Moselle, et là nous avons été reçus par la soeur supérieure qui nous a montré personnellement tout le bâtiment. Les couloirs sont maintenant utilisés comme salles car chaque pièce, sans exception, dans ce grand et vieux couvent a été frappée par un obus.
Nous sommes revenu déjeuner vers midi, et Mignot, notre aide de camp et ami infatigable, nous reprocha gentiment notre manque de ponctualité. Nous avions à peine fini de déjeuner quand un obus éclat environ à vingt mètres. Nous allâmes en vitesse nous mettre à l’abri dans la cave alors que 11 autres obus éclataient sur la « caserne » comme nous l'appelions.
Après le bombardement nous constatâmes que les douze obus étaient tombés de notre côté de la route, à quarante ou cinquante mètres, et nous eûmes le sentiment qu’ils nous étaient bien destinés.  Schroder et moi avons discuté ce point, et il est arrivé à la même conclusion que moi.  Nous n'aimions pas cela, il suffisait aux Allemands de tirer avec plus de plus précision pour que nous y restions tous, mais j'étais tellement fatigué que j’allai dormir de 13h30 à 17h30. Au repas du soir, un débat s’engagea sur les mérites d'un périodique appelé « Le Mot » (en avez-vous entendu parler ? ), une sorte de papier futuriste. Après un commentaire enflammé de l’un d’entre nous, les autres ont continué jusqu'à 20h30, Schroder et moi, décidant d'aller dormir. Nous marchions vers notre gîte lorsque je me rappelai que nous étions invités chez quatre de nos camarades logeant tout près, dans une maisonnette dont aucune lumière ne filtrait. Nous fîmes demi-tour et allèrent frapper à la fenêtre pour les saluer. Des rires joyeux nous accueillirent et on nous invita à rejoindre les neuf qui s’y trouvaient déjà. L’un d'entre eux, en service à Montauville, était parvenu à obtenir du pain, du beurre frais et de la confiture, et ils célébraient l'événement ! Toutefois, nous avons dû décliner tellement nous avions hâte de dormir. J'avais à peine ôté mes bottes que
whish-sh-sh-pan pan pan pan quatre obus s’abattaient prés de la « caserne ».. A quelques minutes prés c’était pour nous. Au loin nous entendions une femme hystérique crier « les Américains c’est… ». Schroeder et moi nous sommes regardé l'un l'autre sans parler. Nous nous habillâmes à la hâte et coururent à la caserne. Des femmes et des soldats nous criaient de rester là où nous étions ;
mais nous précipitant dans le brouillard, la fumée, la poussière, nous parvîmes à la caserne. Là, nous avons trouvé le reste de la section dans la cave, et passant devant les autres, nous avons réalisés qu’il en manquait deux, Mignot et le mécanicien de l'officier français qui nous était attaché. Courant dans tous les sens, nous criions « Mignot ! Mignot ! ». Titubant à travers la poussière et la fumée, nous vîmes là un homme, du sang ruisselant de partout, de la tête, des jambes, des bras, appelant « Au secours ! Au secours ! », c'était le mécanicien.
Laissant la section s'en occuper, nous nous sommes précipités comme des fous dans la rue envahie de poussière en criant « Mignot ! Mignot ! »" et puis, soudainement, au milieu de la rue, une ombre, une tache foncée par terre, deux femmes mortes, un garçon mourant, un homme gravement blessé et plus loin, une forme bleue, immobile. « Vite, le vieil homme, écoute, son cœur ! ». C’était lui, Mignot, mort. Notre dévoué et fidèle aide de camp, pratiquement l'incarnation vivante de « Gunga Din », de Kipling
[poème de
Rudyard Kipling, mettant en scène un porteur d'eau indien], Nous nous sommes précipités de nouveau pour l’emporter sur une civière. Ogilvie pris sa voiture et nous notre brancard. Quelques uns d’entre nous, environ sept ou huit, et une voiture entouraient l’ambulance pendant que nous y portions la civière, quand « Look out ! » Bang! Bang! Bang!  trois obus supplémentaires tombèrent. Nous nous jetâmes à terre, et puis, constatant que nous étions encore vivants, nous avons fiévreusement chargé la voiture. « Bon Dieu ! J'ai calé » dit le conducteur. Le moteur ne voulait pas démarrer, il fit un nouvel essai encore, enfin il démarra grâce au ciel ! À peine trente secondes plus tard, whish-sh --- bang!  bang !  deux autres obus nous tombaient dessus. Nous filâmes à la cave, car les trois morts pouvaient rester là, tandis que pour nous cela devenait terriblement dangereux. Après quelques minutes, nous pûmes enfin émerger et, alors que nous étions sur le point de soulever le corps de Mignot, ses deux bras bougèrent. Était-il vivant, après tout ? Non ! c'était seulement l’effet des fils électriques qui se trouvaient sur lui. La voiture a tourné le coin de la rue avec les trois morts et nous avons couru de nouveau à la caserne. Là, nous avons trouvé le reste de notre section, à vrai dire, très secoué. Un obus avait éclaté juste devant la maison où les neuf copains faisaient bombance avec leur confiture, et la violence de l'impact les avait tous projetés à terre. Deux pieds plus près et ils étaient tous tués. Schroeder et moi décidâmes alors que le mieux était encore d’aller nous coucher, en insistant sur le fait qu'Ogilvie (qui vivait dans la maison pratiquement détruite) devrait venir avec nous. Nous lui avons fait une sorte de lit sur le plancher et nous couchèrent. Une fois la lumière éteinte, un silence étrange planait au-dessus de nous trois, et je suis sûr que je n'étais pas le seul à prier silencieusement, pour l'épouse et les enfants de notre dévoué ami Mignot, et de gratitude pour avoir nous-mêmes échappé miraculeusement à la mort.
Je m’étais encore assoupi quand je fus réveillé
[Le lendemain, 23 juillet] par les tremblements de toute la maison, six explosions terribles, puis six autres encore ! Devions nous encore sortir ? Je pensai que non car tous les autres s’étaient certainement mis à l’abri dans les caves et étaient hors du danger.

La maison dans laquelle les neuf hommes furent projetés par le souffle de l’obus ayant éclaté dans la rue. Le grand trou visible sur ce cliché est du à un second obus qui fit énormément de dégâts à l’intérieur.

Environ deux heures après, une énorme attaque nous a réveillés, et pendant une heure tout tremblait et résonnait du fracas de l'artillerie, des grenades à main, et des coups de fusil. Nous sommes restés éveillés, nous attendant à un appel, mais il n’y en eu aucun jusqu'à cinq heures. Lorsque nous nous levâmes, « médecin divisionnaire»" nous ordonna de quitter Pont-à-Mousson immédiatement. Nous nous sommes habillés, avons pris nos affaires et sommes allés à la caserne pour constater que presque tout le monde était déjà parti. Ceux qui restaient pensaient qu’Ogilvie était mort. « Pourquoi ? » avons-nous demandé. Sa maison avait été complètement détruite, un obus de 280 avait même éclaté dans la cave elle-même. Deux obus avaient éclaté dans la caserne et tout n’était que débris et désolation. Je pris un café dans un petit bar, et, partant faire mon devoir, j’allai à Montauville, triste et déprimé.
Cet après-midi, vers une heure, un obus a éclaté au beau milieu de la rue à X---- tuant un soldat et blessant gravement quatre autres. Je n'étais pas parti loin et je les ai emmenés à l'hôpital de Dieulouard, où j'ai trouvé le reste de la section installé dans nos nouveaux quartiers.

En soirée nous allés, à huit heures, à l'enterrement de ce pauvre Mignot. C’était triste et horrible. Imaginez-vous une petite chapelle avec quatre cercueils devant un petit autel, l'un d'entre eux, en chêne, était couvert de fleurs, Mignot, les  trois autres en simple pin, cercueil ordinaire de ces temps de guerre. Le "Governor » est venu, et je n'oublierai pas ce triste rassemblement des personnes endeuillées et silencieuses, le prêtre qui a entonné en latin le service funèbre, chantant faux, et le « chœur », composé d’un seul homme qui chantait mal et aussi fort qu'il pouvait. Chaque note, chaque mot, qui résonnait dans la chapelle, semblait comme un cri de désespoir de la France, petite, mais pitoyable, note de l'angoisse de ce pays. Finalement, les cercueils ont été traînés hors de la petite chapelle, et nous avons été autorisé à les suivre du pont à la rue Martin, où ils ont été enterrés dans un cimetière bouleversé constamment par des obus des Allemands. Horrible ! horrible ! horrible ! c'est tout ce que je peux écrire.
Nous n’avions pas encore eut le temps de trouver des chambres à Dieulouard, aussi je me suis demandé si je devais aller dormir à Pont-à-Mousson. Ainsi je fus le seul à passer cette nuit là à Pont-à-mousson, peut-être pour la dernière fois, dans cette petite pièce, à Schroeder et à moi, dont je vous ai envoyé une photo. Schroeder était à X pour sa permanence de nuit. Ce matin je m'assieds près de la fenêtre pour vous écrire, tout est calme, le ciel est pur, les petits oiseaux chantent et des roses rouges s’épanouissent au jardin, la paix règne dans le ciel et sur la terre. Il me revient alors les événements de jeudi, vision d'un autre monde. Doc arrivera probablement ici aujourd'hui, comme il nous l’a câblé, ainsi vous aurez cette lettre au prochain courrier

Lundi 26 juillet 1915

Depuis vendredi, c’est le désarroi. Notre chef de section était « en repos », et Glover, responsable en son absence, se sentant naturellement responsable de la sécurité de nos ambulances dans cette division de l'armée, pensait qu’il valait mieux évacuer Pont-à-Mousson. Naturellement, cette idée présentait l’avantage de préserver les hommes aussi bien que les voitures, ce serait une tragédie pour les blessés français. Mais notre section est ici pour assurer sa mission et je ne peux m'empêcher de penser qu'il vaut mieux continuer notre effort plutôt que nous mettre à l’abri. J’ai peut-être exprimé cette idée un peu trop énergiquement, mais un certain nombre pense comme moi. Je dors à Pont-à-Mousson comme d'habitude, Schroeder aussi, naturellement, et maintenant trois autres de plus. Je précise que nous voir ici a un effet positif sur le moral des soldats cantonnant ici. Si vous aviez pu entendre leurs paroles de condoléances, lire leur plaisir sur leurs visages quand Schroeder et moi avons descendu la rue la nuit passée, vous vous rendriez compte à quel point ce petit risque supplémentaire est négligeable, comparé à son effet bénéfique. Cependant, quand Salisbury reviendra, nous devrons laisser pour de bon, ce cher vieux Pont-à-Mousson. Je suppose que vous avez vu dans le rapport français officiel que nous avions été bombardé, cela a du signifier quelque chose pour vous, j’en suis sûr ! Mais vous êtes vous rendu compte que c'était notre petit groupe d'ambulances qu'ils martelaient ?

Notre section entière a été citée à l’ordre de la Division, et la nuit passée les discours officiels etc., nous ont été adressés. C'est vraiment un très grand compliment et je suis heureux. Je pense que Salisbury sera décoré comme chef de la section.

En voici une traduction : « American Ambulance Automobile, Section A.Y., composed of volunteers, friends of our country, has been continually conspicuous for the enthusiasm, courage, and zeal of all its members, who, regardless of danger, have worked without rest to save our wounded, whose affection and gratitude they have gained.”

« l'American Ambulance Automobile, Section A.Y., composée de volontaires, amis de notre pays, fut continuellement remarquable d'enthousiasme, de courage, et de l'ardeur de tous ses membres, qui, indépendamment du danger, ont travaillé sans repos pour sauver nos blessés, dont ils ont gagné l’affection et la gratitude »

Pauvre Mignot, la vie à Pont-à-Mousson sera très différente sans lui ; et notre mécanicien, qui a été blessé, s’est fait amputé du bras gauche. [Note : Il est mort peu après ]  Quelle tragédie fut pour nous le 22 juillet ! En repensant à cette soirée, d'autres détails nous reviennent en mémoire, et plus nous nous émerveillons de ne pas tous avoir été tués. C’est curieux, aussi, de voir combien les « porteurs de feutre » [Allusion probable aux étudiants américains fournissant une bonne partie des effectifs de cette section] se sont comportés, et je suis fier de mes camardes de section.

P.S. Nous avons entendu dire qu'un capitaine allemand, prisonnier à Paris, affirmait que si un membre de l’AFS était capturé, il servirait de projectile ! Quel aimable peuple n’est-ce pas !

CITATION SERVICE DE SANTÉ - 73ème DIVISION
BUSWELL, Leslie, de la S. S. A. A., Conducteur très consciencieux, très dévoué et très courageux. Se présentant pour toutes les missions dangereuses. Conduite remarquable pendant le bombardement du 22 Juillet

MENTIONED IN ORDERS OF THE SANITARY SERVICE OF THE 73d DIVISION
BUSWELL, Leslie, of the S. S. A. A. A most conscientious, faithful, and fearless driver. Offers himself for all dangerous duties. Noteworthy conduct during the bombardment of July 22.

Jeudi 29 juillet 1915

Hier fut encore une journée très intéressante ; car vous l’aurez sûrement vu dans les rapports officiels, les Allemands nous ont encore offert vingt à trente gros obus dans la nuit de lundi. Bien que je fusse resté à Pont-à-Mousson, j'étais dans une bonne cave ! Trois personnes ont été tuées et une femme fut blessée dabs la rue, le docteur et moi avons dû nous glisser dehors pour aller la chercher. Nous étions suffisamment excité pour ne plus penser aux obus car elle ne pouvait plus marcher, ce ne fut pas une promenade de santé ! Hier, je suis allé avec Schroeder déjeuner avec la batterie qui nous avait tant amusé au dîner le 14 juillet. Ils avaient déplacé leur position plus près les Allemands. J'ai rarement autant apprécié une journée, le soleil était radieux, la vue parfaite et les bois étaient un enchantement, bien que les obus éclatant dans le ciel aient remplacé les oiseaux ! Nous avons pris un excellent déjeuner, et après nous sommes sortis pour aller visiter les nombreux canons et tranchées. J'ai pris de nombreuses photos merveilleuses (en fait j’espère qu’elles le seront). j'ai vu des canons d’environ cinq tailles différentes, et ensuite nous nous sommes avancés vers les tranchées. Enfin nous avons atteint la première ligne, où le silence régnait, excepté le tir occasionnel d'un fusil ou les explosions intermittentes des obus. Nous sommes allés à un poste avancé (plusieurs mètres en avant de la première ligne) et en regardant  soigneusement par un trou j'ai vu les tranchées allemandes. J'ai alors demandé à prendre une photo en montrant l’endroit d’où je voulais me mettre. Je regrettai d'avoir émis ce souhait, mais j'ai vu qu'ils me regardaient, alors pour ne pas qu’ils me prennent pour un « foie blanc », je suis grimpé sur le talus et en ai pris deux. Les balles n'ont pas sifflé tout autour de moi, comme je le supposais mais, que j'aie réussi je ne me risquai pas à essayer à nouveau.

En fait, j'ai maintenant vu tout ce que je voulais de la vie de tranchées, et je n’éprouve pas l’envie d’aller voir plus loin. Le fait est que si je suis tué ou blessé dans une telle expédition, ce ne serait pas très honorable, et nous courons déjà assez de risques en service. Étrange à dire, je me suis senti moins nerveux dans les tranchées qu’en service à Pont-à-Mousson ou Montauville. En réalité, je me sentais en un sens plus en sécurité dans ces tranchées magnifiquement construites, alors qu’une ville bombardée est infiniment plus dangereuse. Quand vous devez sortir dans ces petites Ford cahotant sur ces routes inégales, la sensation n'est pas très agréable. Cependant, comme je vous l’ai dit auparavant, je suis un fataliste maintenant, absolument. Nous sommes rentrés lentement à la maison à Pont-à-Mousson et là aussi on vit des obus éclater au-dessus d'un petit village dans la vallée que je pris en photo. Je suis fatigué, aussi bonne nuit.

Toutes vos lettres du 4 juillet au 15 juillet viennent juste d’arriver, et c’est vraiment très gentil d’en avoir une de Marconi. Ce fut une grande joie pour moi d’apprendre votre succès et vos efforts glorieux. Les choses s’apaisent doucement ici, mais nous avons eu des moments épouvantables. Cependant, je suis heureux, notre travail a tant de valeur. On a moins tendance, en présence d'une telle tragédie, à se considérer comme le meilleur et, d’une façon ou d'une autre il est bon de se rappeler que, bien qu'on ait rempli sa mission sur le front, elle était sans salaire et sans gloire. Je reconnais attendre impatiemment octobre où je pense aller chercher un peu de repos à l’arrière. J'aurai été de service quatre mois sur le front, sans repos, et bien que je puisse, du moins je l’espère, tenir encore huit ou dix semaines, j'estime que sans sursis l'hiver aura ma peau si les Allemands ont omis de le faire avant. Je ressens en moi une grande détresse physique, phénomène bien futile, mais ici on doit rester en forme, on ne peut être l’ombre de soi-même, naturellement on ne doit jamais permettre à ses propres problèmes d'apparaître. L'équation personnelle n’existe pas ici.

è Suite de la correspondance de Leslie Buswell


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